La révolution des jeunes. Ouvrons le débat

Après la génération Y, celle des « enfants du millénaire », voilà « la cybergénération », née après la chute du mur de Berlin et le début du Web. Par Daniel Duigou

Génération connectée 2À Saint Merry, le premier mot-clé est l’accueil [1]. J’ajoute, l’accueil de la modernité. Le fait de mettre l’accent sur l’art moderne est un des meilleurs exemples. Un autre exemple qui, lui aussi, est un véritable défi, c’est l’ouverture de notre communauté aux nouvelles générations. Une communauté qui ne réussit pas cet accueil est condamnée.
Or, nous pouvons constater qu’au fil des dimanches, de nouveaux visages apparaissent dans nos assemblées. Un vrai « événement ». Ces jeunes viennent pour « voir » ; ils ont entendu parler de Saint Merry et, nous disent-ils, ils veulent constater par eux-mêmes la rumeur selon laquelle Saint Merry est une communauté ouverte sur le monde.

Mais alors, si nous voulons fidéliser ce nouveau public à la recherche d’une nouvelle liturgie correspondant à leur sensibilité, il s’agit de changer et d’adapter nos pratiques, et de transférer progressivement sur ces nouvelles générations les responsabilités de la communauté.
Au-delà de ce qui ne pourrait être qu’un souci d’organisation et de pérennisation (deux motivations peu enthousiasmantes en soi), il s’agit aussi et surtout de prendre en compte une nouvelle façon de voir et d’agir, d’être ensemble face au monde et de construire l’avenir.
En vous donnant ici mes impressions et une première analyse, je souhaite lancer une suite d’articles dans ce site sur d’autres points de vue, complémentaires ou carrément différents, afin de nous ouvrir et d’accueillir ces nouvelles générations.

Dessin de François Desbruyères
Dessin de François Desbruyères

Mes découvertes

Depuis deux ans, j’ai pris le temps d’écouter beaucoup de jeunes [2]. Ce fut notamment à l’occasion des préparations au mariage et à celles au baptême du premier enfant. A l’occasion aussi de rencontres régulières l’année dernière avec une petite vingtaine de jeunes reçus ensemble avec Michel Bouvard.
Ma première découverte est la suivante. Les nouvelles générations développent dans leur façon de vivre une vraie spiritualité sans que celle-ci soit nommée ainsi. Cela veut dire qu’elles sont dans une quête de sens. Cela veut dire aussi qu’elles n’attendent plus – ou plus seulement – de la (ou des) religion(s) le cadre pour remplir ce besoin de sens.
Ma seconde découverte est que, tout en bénéficiant d’une plus grande autonomie que les générations précédentes pour s’organiser et trouver un nouveau style de vie, les jeunes sont à la recherche d’idées et de lieux qui les inspirent ; ils sont prêts à les adopter pendant un temps, s’ils sentent un plus pour leur vie. Ils ne sont pas dans une opposition face aux « anciens », au contraire. Ce qu’ils veulent, c’est avancer dans leur existence et trouver dès maintenant, dans une pratique nouvelle, un bonheur de vivre.
Troisième découverte : la nouvelle génération a une conscience aiguë de la fragilité des choses, de la rapidité du temps qui passe, du risque de s’isoler dans la société, du risque aussi d’échecs affectifs et professionnels et, par-là même, du besoin de s’entre-aider mutuellement face aux épreuves de la vie.

La génération Z

Les nouvelles générations nées avec Internet et les ordinateurs individuels se succèdent en fait de plus en plus vite.
Après la génération Y (ou celle des « enfants du millénaire »), les sociologues parlent de la génération Z (ou « la cybergénération »), celle qui est née après la chute du mur de Berlin et le début du World Wide Web. Les jeunes de la génération précédente, qui ont aujourd’hui entre vingt-cinq et trente ans, éprouvent déjà le sentiment d’être dépassé par la nouvelle tranche des dix à quinze ans !

Nous sommes entrés dans le monde des « C » (Communication, Connexion, Créativité, Coworking). Même si quelques petites différences se vérifient entre ces dernières générations, elles se ressemblent dans la mesure où elles ne sont pas dans le même rapport à l’autorité que celle de mai 68. Dans ce sens, voici deux remarques donnant la mesure du changement des mentalités des jeunes : une nouvelle révolution, une révolution cette fois-ci silencieuse.Parvis de la Défense - Paris

De l’interdit à l’indéfini

Première remarque. La génération « 68 » réclamait la liberté. Il était interdit d’interdire. Le poids des institutions était alors ressenti comme une violence et appelait la violence. Il fallait tuer (symboliquement) le « père » pour devenir libre. Aujourd’hui, les nouvelles générations ne sont plus en guerre contre les institutions, ce qui ne veut pas dire que l’esprit critique ait disparu, bien au contraire. Mais, le problème de la liberté est vécu autrement. D’une certaine façon, la violence est devenue pour elles, paradoxalement, un trop de liberté [3]. Ainsi, les jeunes générations demandent que les « pairs », loin de se taire, prennent la parole pour donner leur savoir sur les choses, non pour le leur imposer mais pour qu’ils leur permettent d’écrire leur propre savoir en prenant en compte l’histoire. Ces jeunes ont compris que les solutions de demain ne seront pas celles d’hier. Ils sont d’ailleurs face, globalement, à un gigantesque échec, tant sur le plan politique qu’économique, tant sur celui du sociale que de l’écologique ; ils vont le payer très cher, et ils le savent. Non, ce que demandent les jeunes générations, c’est d’être prises au sérieux, d’être laissées libres de leurs choix, d’être surtout aidées dans l’accession à leur responsabilité de citoyen du monde de demain. Autrement dit, ce qu’elles demandent – car, elles, contrairement à la génération de 68, sont en demande et pas en opposition – c’est de pouvoir inventer leurs propres repères, en sachant – et, donc, en acceptant – que les repères sont nécessaires. Les « anciens » n’ont alors une autorité et surtout une crédibilité que dans la mesure où ils se mettent à leur disposition pour les aider à dépasser leurs peurs et leurs craintes et à prendre leur autonomie.

La seconde remarque. Elle permet de mesurer le changement d’état d’esprit des nouvelles générations. À l’époque de mai 68, même si la société était en plein développement grâce à une croissance économique qui s’élevait jusqu’à 7 % et grâce à l’arrivée sur le marché de la consommation des objets qui commençait à bouleverser les habitudes (la télévision, le réfrigérateur, le robot ménager, l’aspirateur, etc.), les jeunes comme les moins jeunes devaient affronter la règle du « pas tout, pas tout de suite ». Aujourd’hui, c’est l’inverse : la loi est « tout, tout de suite ». Et c’est possible grâce à l’extraordinaire avancée de la technologie dans tous les domaines, y compris dans la génétique et le biologique, les racines de la vie ! Hier, la névrose pouvait se comprendre comme un interdit trop puissant dans le psychisme des individus pour qu’ils s’autorisent eux-mêmes à faire du nouveau. Aujourd’hui, pas d’interdits dans les têtes, la jouissance est accessible dans une relative immédiateté. Dès qu’un nouveau smartphone ou une nouvelle tablette numérique sort dans le commerce, c’est la ruée dans les magasins. Nous sommes dans la société de l’abondance, voire de la surabondance (du moins dans notre société occidentale, et pas pour tout le monde). Voilà une autre violence, c’est celle de l’absence de limite à la liberté [4]. Elle met plus en danger l’individu en ce qui concerne son équilibre psychique [5]. Elle est différente de la première qui concernait, elle, l’accès à la liberté et qui était plus d’ordre politique et institutionnel. La problématique existentielle des nouvelles générations est plus celle de l’indéfini que de l’interdit : la quête de l’identité de la personne (d’un « style » ?) est, pour elles, sans doute, le chemin spirituel. Les nouvelles générations ne font pas de la contestation leur pain quotidien ; elles ont besoin de trouver des raisons et des occasions de se sentir en paix, non pour être forcément rassuré dans une fausse identité, mais pour pouvoir goûter dès maintenant une joie d’être en vie.

En guise de conclusion

Lorsque les jeunes disent leur soif de silence et de méditation, de calme et de paix, ce n’est pas forcément parce qu’ils rejettent le politique avec ses inévitables conflits, mais parce qu’ils veulent le vivre différemment. Et lorsqu’ils tissent leurs super-réseaux d’amis autour d’eux via le Net, comme une gigantesque toile d’araignée aux fils invisibles et sans frontières, ce n’est pas forcément parce qu’ils sont plus narcissiques ou plus égocentriques que ceux des générations précédentes, mais parce que, dans une nouvelle spiritualité et une nouvelle expérience de l’universalité de l’homme qui décline leur soif de vivre et d’être heureux, ils ont compris que c’est ensemble, dans la pluralité des différences et des couleurs à la Rimbaud, qu’ils gagneront leur destin.

 

Daniel Duigou

 

 

 

[1] Lire Philippe Warnier, Saint-Merri, Nouveaux visages d’Eglise, Desclée de Brouwer, 1991.

[2] Ce n’est pas une enquête sociologique ; il est évident que les jeunes que nous recevons à St Merry ne sont pas représentatifs de l’ensemble de la jeunesse française.

[3] Lire Charles Melman, L’Homme sans gravité, Folio essais, 2012.

[4] Lire Jean-Pierre Lebrun, Un monde sans limite, Editions Erès, 2011.

[5] Les juges sont désemparés face à la sexualité débridée de certains adolescents, Les violences sexuelles chez les enfants mineurs, depuis l’accès facile à l’Internet, ont gagné tous les milieux sociaux, et ne sont pas plus le seul fait de jeunes ayant pâti de carences éducatives sévères.

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