La sémantique du pape François

… ou « les signes de Dieu » ?

Giacometti ho qui marcheCet homme est toujours en mouvement. Il se déplace en permanence. Et en se déplaçant, il fait signe. Dans la Bible, le mouvement est la vie. Surtout, cette dynamique qu’il donne à voir est créatrice de sens, d’un sens nouveau qu’il donne à sa fonction. Il fait « corps » en tant qu’homme avec son « être » en tant que pape, et sa parole s’inscrit dans une continuité qui la valide. D’ailleurs, l’homme de la rue a immédiatement été sensible à l’image qu’il donne de lui, celle d’un individu libre, authentique et audacieux. Et la presse qui, en général ,n’est pourtant pas dupe, a fait de lui l’homme de l’année.

Prenons un premier exemple. Le pape François est toujours debout. Dès sa première intervention devant ceux qui l’avaient élu la veille, lors d’une messe dans la chapelle Sixtine, il quitte son siège pour venir leur parler au micro, sans papier. Ce n’est pas encore la Table Ronde du Roi Arthur mais presque : il abolit la distance et dessine un nouveau cercle, celui de la fraternité, lui ne se présentant qu’en tant qu’évêque de Rome et faisant appel à la collégialité. Il se tiendra également debout devant les journalistes lorsqu’il les recevra pour la première fois et ira vers eux pour les saluer.  Mais il y a plus à voir dans ce déplacement, c’est-à-dire à comprendre. Alors que quelques uns de ses prédécesseurs l’avaient déjà exceptionnellement acceptés – comme Paul VI à la tribune de l’ONU – il adopte quotidiennement une nouvelle posture de pape , celle de l’homme debout qui renvoie à l’identité du croyant, à celle du Juif qui interroge sans cesse sa foi, à celle d’Abraham qui part à l’aventure et marche vers un destin qui n’est pas écrit d’avance,  se situant ainsi et en permanence dans un commencement.

Un deuxième exemple.  François décide de se rendre sur l’île de Lampédusa, seul, sans une cohorte de cardinaux et d’évêques, sans autre protocole que sa soutane blanche, là-même où le scandale arrive. Il se situe là où sa parole est  « visible », au-delà des frontières des langues,  des cultures et des religions : il dénonce par sa présence même « la mondialisation de l’indifférence ». Pas besoin de traducteur, il utilise une grammaire universelle qui touche tous les hommes et rejoint le fondement du religieux. Il ré-enchante le monde .pape françois

Un troisième exemple. François délaisse l’appartement pontifical qui, dit-il en substance, rend prisonnier son occupant ; il préfère s’installer en face, dans la Maison Sainte Marthe, pour rester libre si l’on comprend bien. Non seulement il dit, mais il prouve sa liberté. C’est sa grande force. Il rend visible sa capacité à rester libre et, donc, sa liberté intérieure. Par-là même, dans ce déplacement géographique, il modifie son rapport au pouvoir en tant que pape et, dans le même temps, le rapport des uns et des autres à ce même pouvoir imaginaire qu’enferme le Vatican. Une désacralisation de la fonction ? Pas si simple. Ce qu’il modifie, c’est ce qui constitue l’autorité de sa fonction. Et, par-là même, le sens du sacré dans ce qu’il représente en tant que pape. Ce qu’il modifie, c’est le type de relation entre le pape et l’institution-Eglise. François met une distance, mieux, une limite à une toute puissance.  En se situant ailleurs que là où, hier, le Premier Vicaire imposait un ordre, il donne à penser ; il ouvre à tous un espace où penser autrement.  Voilà l’autorité qu’il laisse à voir et à comprendre : en produisant du signe, il autorise la réflexion, c’est-à-dire l’interprétation. Voilà ce qui est « sacré » à ses yeux et qu’il nous laisse partager : le droit de penser, celui aussi d’une opinion publique dans l’institution-église. En lançant un sondage sur la famille, court-circuitant les intermédiaires, il redonne la parole aux baptisés.

Un quatrième exemple. Dès le soir de son élection, devant les caméras du monde entier,  le pape François donne le la de son pontificat, provoquant la surprise, puis l’admiration et enfin l’enthousiasme pour sa façon d’être, son style : il s’incline devant la foule qui remplit la place Saint-Pierre et lui demande de prier silencieusement pour implorer la bénédiction du Seigneur sur lui et son ministère. Il inverse en fait la relation entre lui, le nouveau pontife, et la foule ; il reconnait qu’il tient son autorité d’elle (du peuple de Dieu et pas d’un système organisationnel qui tournerait sur lui-même),  qu’il lui doit d’en rendre compte et qu’ il n’est pas le propriétaire de son siège. Le vrai pontife, c’est le peuple de Dieu.

Un cinquième et dernier exemple. Toujours place Saint-Pierre mais un autre jour. Le pape François prend dans ses bras un homme dont le visage est atrocement déformé par une maladie rare, dite de Recklinghausen, qui provoque de spectaculaires et hideuses excroissances. Et il l’embrasse. Une intention que l’on retrouve d’ailleurs une autre fois lorsqu’à genoux, le Jeudi Saint, il lave et embrasse les pieds de prisonniers, jeunes, de nationalités et de religions différentes. Au fond, là aussi, il effectue un déplacement de sens : le vrai « sujet » de l’histoire, ce n’est pas lui ou l’institution-Eglise, c’est l’humanité en souffrance. Ce n’est pas le savoir ou l’argent ou le politique – toutes choses qui vont parfois ensemble –  qui doit organiser l’institution-Eglise, c’est la miséricorde. Et il le dit : « Qui suis-je pour juger ? ». En tant qu’autorité, il ne se place pas dans la position du juge ou du flic – celle du Surmoi – mais dans celui qui écoute l’autre, sans nier ce qui fait sa réalité, sans se réfugier dans un discours qui se substitue à ce réel de l’homme , mais tout simplement en l’accueillant (l’hospitalité).  Et, à ce moment-là, c’est tout le monde qu’il accueille. Ce n’est pas un hasard si ce jésuite devenu pape a eu l’idée de se faire appeler François. Il déplace alors le lieu du pouvoir, c’est-à-dire ce qui convoque l’homme. Il n’est pas au centre (le Vatican) mais à la périphérie (l’avenir de l’homme) ; il va dans les paroisses avoisinantes célébrer la messe.

Mais jusqu’où  portera l’audace du pape François ? Inévitablement, il affrontera un jour ou l’autre, si ce n’est déjà fait, les résistances de l’institution et, en particulier, de ceux qui veulent être les gardien du temple. Il va buter également sur ses propres limites, compte-tenu de son histoire, de sa formation et de sa culture. Ne le montre-t-il pas déjà à propos du rôle des femmes dans l’institution ? Reste que sa liberté vient sans doute du fait qu’il a déjà mesuré et accepté le risque de décevoir et  la finitude des choses … Et que le jour où il s’apercevra qu’il a fait ce qu’il pouvait, il lui restera une dernière liberté, un dernier déplacement heureusement inauguré par son prédécesseur, celle de passer la main en renonçant à sa charge. C’est du moins ce que l’on peut espérer en restant réaliste.

Daniel Duigou

 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *