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La Syrie racontée par Jacques Picard

La salle blanche de Saint-Merry était pleine ce dimanche 19 octobre pour un nouveau “Parler la bouche pleine”, rencontre qui se tient à l’heure du déjeuner, d’où son nom…
Ce dimanche-là la communauté écoutait Jacques Picard nous parler de la Syrie, pays où il vit depuis depuis longtemps.
Jacques, un frère de Robert Picard, est Petit Frère de Foucauld à Damas depuis 40 ans, au sein d’une petite communauté de trois frères. Après avoir rappelé la spiritualité de cette congrégation, une vie de simplicité, de travail et de prière au cœur du monde, il nous raconte comment, ces dernières années, ils ont vécu l’afflux de vagues successives de réfugiés, d’abord étrangers (dont un million d’Irakiens), puis Syriens chassés de leurs villages par la guerre, – le Liban et la Jordanie, déjà débordés par le nombre de réfugiés Syriens, ne les laissant désormais plus sortir du pays. Quant aux frères de Foucauld, pourquoi restent-ils sur place, dans ce contexte de guerre très difficile, même si leur quartier est peu bombardé ? Parce qu’ils ont établi durant toutes ces années des liens de solidarité avec leurs voisins, quelles que soient leurs communautés confessionnelles, et qu’il leur paraît être de leur mission que de continuer de prier pour eux et avec eux là où ils sont, y compris sous forme d’action de grâce pour la grande solidarité des populations entre elles.357726fab86275260a074c41ff4f7dd3_html_6759d8ac

Jacques nous fait un bref rappel historique et donne quelques clés de compréhension de la situation actuelle, si obscure pour les occidentaux. Parmi ces clés, il souligne les conséquences du basculement de l’Iran dans la République Islamique, suivi de l’émergence du Hesbollah libanais, qui ont permis aux chiites, populations socialement précarisées et méprisées durant longtemps, de retrouver une fierté et une identité, bouleversant ainsi les équilibres régionaux, de la meurtrière guerre Iran-Irak à tous les conflits qui ont suivi. En Syrie, plus tardivement que les autres printemps arabes, il semble que la contestation ait démarré en 2011 de façon pacifique et non confessionnelle, plutôt comme une révolution sociale, à laquelle quelques chrétiens et alaouites ont même participé. Mais le basculement militaire a été très rapide, le régime ayant tiré sur la foule et procédé à de nombreuses arrestations, entraînant immédiatement la prise des armes par l’opposition, qui s’empare en 2012 des quartiers périphériques de Damas et Alep, aussitôt sauvagement bombardés par le régime. Petit à petit, on a ensuite assisté à une islamisation de cette opposition, avec l’arrivée massive d’Irakiens, d’Iraniens, et des djihadistes libérés de prison par le régime syrien lui-même, tandis que l’effondrement de l’Irak a laissé un vide béant dans lequel l’auto-proclamé « État islamique » (Daech) s’est engouffré, conquérant un vaste territoire géographique, y compris des puits de pétrole et des dépôts d’armes militaires irakiens.

Il ne s’agit pas de lire ce conflit avec nos références occidentales. Ce ne sont pas deux camps « étanches » qui s’affrontent, avec deux références idéologiques, encore moins théologiques. Beaucoup de compromissions lient les différents acteurs ; le régime officiel a aussi des connivences avec l’EI, auquel il achète du pétrole ; les combattants changent de camp en fonction du niveau de la solde ; les puissances étrangères (USA, Russie, Arabie, Emirats, Turquie…) jouent leurs parties, ainsi que les Kurdes. La situation est très difficile à évaluer : Daech va-t-il se dégonfler aussi rapidement qu’il a grandi ? Sur place, plus personne ne fait confiance ni au régime, ni à l’opposition, ni aux occidentaux. Les USA n’envoient pas de renforts à terre et leurs frappes font aujourd’hui beaucoup de démolitions, après qu’ils se soient beaucoup appuyés sur les confessionnalismes dans le passé. L’armée libre syrienne semble assez affaiblie et on a affaire à une multitude de petites formations peu stables ; il est très difficile de savoir ce qui se passe sur le terrain ; l’opposition laïque, basée à l’extérieur du pays et composée en partie par des exilés ayant émigré depuis des années, n’a pas su se montrer à la hauteur des enjeux.

SyrieLa vie quotidienne à Damas est ponctuée par les tirs d’obus, – qui cassent et blessent plus qu’ils ne tuent -, et par les paralysies de la circulation à cause des nombreux check-points mis en place par le régime –contraignant les hommes à rester chez eux par sécurité, tandis que les femmes prennent le relais pour les courses et démarches à faire hors de la maison. On manque souvent d’eau et d’électricité. On trouve de tout à manger, mais hors de prix, et on ne sait pas trop comment les marchandises arrivent – là aussi, sûrement avec pas mal de petits arrangements et de compromissions. Par contre, les faubourgs de Damas (comme ceux d’Alep) sont très bombardés, très détruits, sans eau ni électricité ; beaucoup ont dû quitter leurs maisons brûlées. A Alep, en revanche, des personnes privées installent des moteurs électrogènes pour vendre l’électricité que le gouvernement ne peut fournir. La débrouillardise des Syriens fait merveille, on voit s’installer plein de petits métiers sur les trottoirs (vendeurs de légumes, mécaniciens de fortune).

Tout le monde voudrait quitter le pays, mais où aller ? Les évêques ont peur de perdre leurs communautés, les chrétiens émigrant encore plus que les autres, pour préserver l’avenir de leurs enfants, – malgré l’idée qui court que la France est en danger d’islamisation… Les frères de Foucauld restent en lien avec tout leur entourage, mais ne peuvent plus parler aussi librement qu’avant, car il n’y a plus de confiance entre les gens. L’information circule mal, malgré internet. Mais on peut être choqué que deux Américains égorgés suscitent plus d’émotion en occident que le gazage de 13000 Syriens dans la Ghouta autour de Damas.

Dans l’assemblée de notre salle blanche, nombreuse et porteuse de multiples questions, se trouvent également quelques Syriens(*) nouvellement arrivés au CPHB, et une psychanalyste syrienne(*) qui a animé des groupes de paroles à Damas pour aider des personnes en souffrance suite à cet épouvantable conflit, avant d’être elle-même emprisonnée plusieurs mois et de devoir venir en France, où son mari, présent également ce dimanche parmi nous, a pu la rejoindre. Elle se pose la question des nombreuses ‘’intox’’ qui sont véhiculées par les médias internationaux, et de la manipulation de l’opinion par les diverses puissances. Quant à son mari, il rappelle, devant une remarque relevant que la population syrienne vivait plus confortablement avant la révolution, que la situation du pays était celle d’une dictature sans aucun espace de liberté d’expression, ni même simplement d’opinion, « avec des fusils braqués à l’intérieur des têtes ».

Blandine Ayoub

(*) Dont vous comprendrez qu’on ne publie pas les noms sur internet

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