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LA TRAVERSEE DU PIRE

La crise que nous traversons, avec l’effondrement mais aussi les résistances qu’elle provoque, relance comme jamais la recherche de sens. Attendant désespérément notre fameux « pic de mortalité », nous ne savons pas très bien si nous allons basculer du côté de la mort ou de la guérison.

Une catastrophe, en grec, ne désigne jamais que ce moment tourné vers le bas (kata-strophein), où le dénouement dramatique d’une tragédie est déjà entrevu. On espère que la traversée du pire, c’est-à-dire du plus douloureux et du plus obscur, puisse au final aboutir à un mieux-être et un mieux-vivre. Mais rien n’est encore assuré. 

Un cataclysme comme le nôtre, comme aurait pu le constater Pierre Zaoui, dans son livre La traversée des catastrophes (Seuil, 2010), n’arrive jamais au bon moment : on avait d’autres priorités ; on avait besoin d’encore un peu de temps pour s’y préparer ; on voyait l’horizon s’éclaircir… Voilà bien le propre d’une catastrophe : bouleverser en un désordre absolu ce que les plus lucides n’avaient perçu que comme un désordre relatif

« Pour le meilleur et pour le pire »,  chacun de nous se trouve désormais happé dans un avenir incertain. La catastrophe efface beaucoup de repères antérieurs. Or, comme dans d’autres cataclysmes, l’espoir d’un futur meilleur irrigue toujours les comportements.

 Pour Pierre Zaoui, cela ne marche pratiquement jamais. Tout recommence hélas généralement comme avant. Les mêmes joies naïves et les mêmes souffrances lancinantes reprennent le dessus. Les grandes catastrophes n’auraient-elles que de petits effets ? Sans doute.

Pour l’heure, il faut voir encore comment les politiciens balaient d’un revers de main toute objection. « Eux » seraient dans la bataille  et pas « nous » ? Nous serions de pauvres êtres incapables de saisir les enjeux de cette crise ?

 On serait là devant l’hypothèse la plus horrible : il faut que tout change – pire même, que tout soit fracassé – pour que tout continue comme avant : l’arrogance des puissants, le cynisme désenchanté des esthètes du désastre. Ainsi, tous ceux qui ont voulu faire une « révolution »  sont dans le déni des changements véritables à accomplir, dans ce curieux mélange de libéral-étatisme actuel. 

Dans la tempête, le présent s’étend, jusqu’à absorber les promesses du passé – notamment électorales –  et ampute tous les projets d’avenir. Un seul exemple : les autorités sanitaires britanniques ont osé dire que le confinement pourrait durer six mois ! Sans qu’ils ne démentent par la suite ce « vacarme d’enfer » (Nietzsche) en présentant leurs excuses.  Leur seul avenir, c’est de promettre leur domination prolongée. 

Il serait plus sage de reconnaitre que, dans le grand bouleversement en cours, nous ne savons peu ce qui se joue, sauf des vies inutilement fauchées. C’est la détresse du psaume 13 qui surgit : « Tout est corrompu, abominable, pas un homme de bien. Tous ils sont dévoyés, tous ensemble, pervertis ». Mais le psalmiste ajoute aussi : «Vous riez des projets du malheureux mais le Seigneur est son refuge ». 

La  nature de ce bouleversement – qu’il soit accidentel ou qu’il ait été malencontreusement provoqué et soit l’indice de possibles guerres bactériologiques – montre en fait une chose : c’est d’abord en temps ordinaire que la vie devrait être surmontée.  En réalité, le bouleversement est continuel, mais souvent imperceptible. 

Aujourd’hui, certains rêvent, à la faveur de la crise du coronavirus, de devenir des « grands hommes ». Mais se rendent-ils compte qu’ils ne font que glisser sur des événements tragiques ? Qui ne sera pas un jour juridiquement poursuivi pour « non-assistance à personne en danger »,  comme dans la crise du sang contaminé ?

Pour Pierre Zaoui, suivant en cela Nietzsche, le plus mesquin se cache derrière le plus grand. Sans honte, un ancien ministre n’a pas craint de proposer de distribuer des Légions d’Honneur « à titre posthume ». Au lieu, en son temps, d’avoir construit un système sanitaire plus robuste, sans avoir à ressortir les vieux trains de pèlerinage pour les malades,  supprimés (à tort) et utiles en cas de conflit. Nous sommes bien « en temps de guerre », n’est-ce pas ?

Contrairement à ce certains politiciens pensent, ce n’est pas « l’union sacrée » qui prévaut, mais la révolte qui gronde. Une fêlure muette déchire désormais le pacte républicain.  L’ordre public a déjà de plus en plus en plus de mal à se faire respecter. Et si, contrairement aux propos lénifiants du ministère de l’Agriculture, la chaîne alimentaire casse, des pillages et des émeutes se produiront inévitablement. 

Résumons : c’est dès maintenant qu’il faut chercher la fin du pire, dans le devoir d’humanité même. Mais après, vivrons-nous « au dehors », « au grand air », sans recommencer les mêmes erreurs ? Tout ce vacarme n’a peut-être qu’un seul antidote : le silence.  Pour les chrétiens, il est comparable à la saisie progressive de la mort en Croix de Jésus, après les acclamations démagogiques des Rameaux. 

                                                                        Jean-François Petit

1 commentaire

  • « Qui ne sera pas un jour juridiquement poursuivi pour « non-assistance à personne en danger »? » C’est l’article 223.6 de notre code pénal. Les peines sont de 75000 € et de 5 ans de prison. Pour s’appliquer, il faut que la non-assistance soit volontaire et sans risque pour le non-assistant ou pour les tiers. Les peines sont alourdies s’il s’agit d’une personne morale (Art.223-1-7), comme une association. Référons nous aussi au délit, puni des mêmes peines, de délaissement d’une personne qui n’est pas en mesure de se protéger en raison de son âge ou de son état physique ou psychique (Art. 223.3). Pensons à tous les « guichets » sociaux de nos administrations qui ont fermé, à toutes les associations qui ont fermé ou considérablement restreint leurs lieux d’accueil de jour. Mais… qui portera plainte? Les personnes précaires rescapées du Covid-19 ?

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