Bartolomé Esteban Murillo, Immaculée Conception (XVIIe s.), détail

LA  VOILOU, LA VOILÀ !!

Grâce à deux faits récents — la reconnaissance d’une guérison miraculeuse à Lourdes et le nouveau film de Xavier Giannoli —, les apparitions mariales reviennent sur le devant de la scène. Analyse d’un phénomène aussi ancien que le christianisme dans la chronique d’Alain Cabantous

Presque coup sur coup, deux faits proches ont fait partie de notre actualité. D’un côté, la reconnaissance par l’ordinaire de Beauvais de la guérison miraculeuse de sœur Bernadette Moriau, délivrée d’un mal incurable en juillet 2008 suite à un pèlerinage à Lourdes quelques mois avant. De l’autre, la sortie remarquée du film de Xavier Giannoli, L’Apparition, où Vincent Lindon campe un talentueux journaliste chargé par le Vatican d’enquêter sur les apparitions de la Vierge dans le sud-est de la France. Comme si le mois de Marie avait pris quelque avance en glissant de mai à février !

En fait, ces deux phénomènes sont apparemment monnaie assez courante. Depuis le Xe siècle, alors que Marie serait apparue plus de 21 000 fois, l’Église romaine n’en a reconnu qu’une quinzaine ! Et, en ce domaine, ce n’est pas le XIXe siècle qui bat le record malgré La Salette (1846), Lourdes (1858) ou Pontmain (1871) mais bien le XXe. De Fatima (1917) aux années Medjugorje (depuis 1981), il y aurait eu quatre fois plus d’apparitions qu’au siècle précédent. Ainsi entre 1945 et 1959, la « Dame de tous les peuples » apparut cinquante-six fois à une femme d’Amsterdam. Même inflation et même prudence ecclésiastique pour les guérisons miraculeuses. À Lourdes seulement, entre 1858 et 2018, on en compterait plus de 7 300 dont 70 (pour deux tiers d’entre elles avant 1914) avalisées par la hiérarchie. 

El Greco, Immaculée Conception, 1613, Museo de Santa Cruz, Toledo

Face à ce quantitatif lourd, l’historien n’a pas à se prononcer évidemment. Il dispose cependant de matériau l’autorisant à évoquer les contextes, à souligner quelques constantes même si chaque fait d’apparition reste unique. Pour s’en tenir aux deux derniers siècles, force est d’en constater une succession qui, entre 1830 (les visions-apparitions de Catherine Labouré, rue du Bac) et la fin de la décennie 1890, peut faire sens. La plupart de ces phénomènes se déroule dans un environnement historique des « temps mauvais » (Veyziat, 1871). C’est ici la fin de l’alliance du trône et de l’autel (rue du Bac), là, l’occupation étrangère après la défaite de 1870 (Pontmain, 1871), plus tard l’affaiblissement sensible des positions du catholicisme français. De 1871 à 1896, avec l’avènement puis l’affirmation de la république, on ne compte pas moins d’une bonne quinzaine de mariophanies. C’est aussi durant ce très long demi-siècle que s’enracine le modèle d’« apparitions attestataires » (J. Boufflet, P. Boutry) dans lequel les voyants tiennent une place centrale. La plupart d’entre eux sont des « simples », de jeunes enfants en priorité, quelques femmes, généralement pauvres et analphabètes. Mais qui entendent bien mieux que les clercs les paroles de la Vierge qui s’exprime dans la langue du terroir. Comme pour valoriser ainsi le particularisme des milieux ruraux et laïcs, empreints d’un catholicisme « populaire ». Les messages transmis, immédiatement ou après plusieurs visions, se ressemblent beaucoup. Un appel à la conversion urgente, à la prière, une sanctification du dimanche et la demande d’édification d’une chapelle, favorisant ce que S. Barnay nomme joliment « le culte champêtre » ; le tout assorti de menaces plus ou moins violentes. Les apparitions qui se répandent dans l’Isère et la Drôme entre mars 1848 et décembre 1849 relèvent à cet égard d’un catholicisme apocalyptique et vengeur. La publicité du phénomène, sa diffusion rapide grâce à la presse demeurent une autre originalité du XIXe siècle qui s’intensifiera au XXe siècle. Même si Fatima avec ses secrets est considérée comme une apparition de rupture, le statut social des voyants, la récupération politique, à l’exemple tardif du dictateur portugais Salazar, constituent autant de fils rouges. Le contexte religieux peut lui aussi jouer un rôle. Sans évoquer ici Lourdes et le dogme de l’Immaculée Conception, les avertissements des manifestations mariales de Garabandal (Espagne), de Kerizinen en Bretagne, de Fribourg ou de San Damiano dans les années 1960 sont visiblement tournés contre les réformes du concile de Vatican II et les demandes, orientées vers une piété « à l’ancienne » (récitation du chapelet, jeûnes, prières pour les saints prêtres). D’où l’élection de ces sites par les milieux intégristes.

Ainsi, cette manifestation tenue pour surnaturelle n’est jamais neutre. À tout le moins elle invente aussi un lieu possible de conversion et surtout de guérison potentielle. Plus encore, elle suscite une multitude de questions. Pourquoi là ? Pourquoi eux ? Pourquoi reconnaître telle apparition et non telle autre ? Comment s’opère le choix du-de la miraculé-e parmi ces milliers de croyants malades et sincères ?  Grâce à Dieu ! : « Nul chrétien n’est obligé en conscience de croire à une apparition même officiellement reconnue » (cardinal Roger Etchegaray). Et donc, heureux ceux qui croient sans avoir vu.

Alain Cabantous

 

J. Boufflet et Ph. Boutry, Un signe dans le ciel, Paris, Grasset, 1997
S. Barnay, Les apparitions de la Vierge, Paris, Le Cerf, 1992.

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