«... de laines de couleur »

L’art d’habiller les arbres et d’autres histoires

Connaissez-vous le « street tricot » ? Dans le cinquième volet de son journal, Jean Verrier nous fait partager ses découvertes et ses questions : « Mais où sont donc passés les martinets ? »
À Trinquetaille
« À Trinquetaille »

Vendredi 25 juillet 2014. Rencontre à 10 heures ce matin à Trinquetaille, de l’autre côté du Rhône, avec les archéologues en charge du chantier de la Verrerie. La Verrerie est un ensemble de bâtiments où l’on a fabriqué jusqu’à la Révolution un verre de couleur noire très caractéristique. Tout est tombé en ruines, des arbres ont poussé dessus. Il était question de tout abattre pour construire des HLM quand les fouilles préliminaires, en 1982-84, ont révélé un ensemble de constructions romaines du 2ème et 3ème siècles, dont la magnifique mosaïque de l’Aïon, aujourd’hui au Musée départemental de l’Arles antique. Par la même occasion on a mis en valeur ce qui reste de l’admirable architecture de la Verrerie. Une fois les mosaïques retirées, on a continué à creuser et on a découvert, à l’étage du dessous, des maisons datées du 1er siècle avant J.-C. ! Un plan de fouilles a été programmé de 2013 à 2016, la deuxième campagne se termine dans quelques jours et les curieux sont gratuitement invités, deux fois par semaine, à suivre des archéologues qui savent faire partager leur passion, bel exemple d’éducation populaire. Si les photos sont interdites, à l’exception de celles des panneaux de l’entrée du site, je peux témoigner de l’émotion à assister à la mise à jour après 20 siècles, de murs aux enduits peints dans le style pompéien, ce que l’on n’avait encore jamais vu dans les maisons arlésiennes de l’époque romaine. La suite en mars prochain.

 

« Scène de marché »
« Scène de marché »

Samedi 26 juillet 2014. Scène de marché. Ce vieux fromager fait encore ses comptes au crayon sur le papier qui enveloppe les fromages que vient d’acheter sa cliente, une femme de son âge, habillée d’une de ces robes-tabliers noires à petites fleurs qu’on porte à la campagne. Sans lever la tête, il lui demande : « Et mon fromage de chèvre, vous me le prenez pas ? — Et non, que mon mari il l’aime pas, le fromage de chèvre. » Toujours sans lever la tête : « Changez de mari ! — Pauvre je peux pas, il y a cinquante-sept ans que nous sommes mariés. » Alors, toujours en griffonnant ses comptes, avec une moue de connaisseur : « C’est un brave homme. »

 

Dimanche 27 juillet. Hier soir, notre ami Jean-Pierre Chrétien, historien, que nous avions invité à dîner, nous a parlé tard dans la nuit du Burundi et du Rwanda. Il nous annonce un dossier dans Libé de lundi prochain. Nous nous sommes levés trop tard ce matin pour aller au Prieuré de Bouchaud. Je vais au Temple protestant, le service ne commence qu’à 10 heures 30 et c’est près de chez nous, sur le Boulevard des Lices. Je suis accueilli par le pasteur, Cécile Plaâ, que certains appellent « la pastourelle », elle reste sur le pas de la porte car c’est jour de baptême et la famille est en retard. J’ai le temps d’admirer encore la « Rotonde », salle du 18ème siècle, club aristocratique puis révolutionnaire. Le bâtiment fut acheté en 1860 par souscription nationale. Sur la façade de l’imposant monument on lit : « Au Christ Rédempteur », mais jusqu’à la fin du 20ème siècle l’entrée ne pouvait se faire que par une rue de derrière, par peur, disait-on, des désordres (quels désordres ?). Enfin tout le monde est là, Cécile me paraît seulette : seule à parler et à lire, sans lecteurs ou lectrices, beaucoup de petits enfants crient et couvrent sa voix, ainsi que la nôtre, quand nous essayons de chanter les traditionnelles cantates de Bach… Elle a la belle idée de présenter la jeune baptisée, une fillette d’une dizaine d’années en robe blanche : pour cela elle la prend par la main et lui fait faire le tour de l’assistance. Sourires sur son passage.

« Je vais au Temple protestant, le service ne commence qu’à 10 heures 30 et c’est près de chez nous, sur le Boulevard des Lices »
« Je vais au Temple protestant, le service ne commence qu’à 10 heures 30 et c’est près de chez nous, sur le Boulevard des Lices »
« J’ai le temps d’admirer encore la “Rotonde”... »
« J’ai le temps d’admirer encore la “Rotonde”… »
«… salle du 18ème siècle, club aristocratique puis révolutionnaire »
«… salle du 18ème siècle, club aristocratique puis révolutionnaire »

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Lundi 28 juillet. Mais où sont donc passés les martinets ? Depuis plusieurs jours nous ne les entendons plus, nous ne les voyons plus. Seraient-ils déjà partis ? Nous ne sommes qu’à la fin de juillet. Il n’y a pas encore longtemps ils déchiraient le ciel de leurs stridences aiguës, de la soie qu’on déchire (je crois que Colette a écrit quelque chose comme ça, mais je déchire rarement de la soie), on confondait parfois leurs cris avec ceux des enfants du centre aéré dans la cour de l’école maternelle. Et ils dessinaient de vastes cercles dans un ciel d’un bleu sans tache, au-dessus du clocher de Saint-Césaire, ou bien ils filaient tout droit comme des flèches sous la fenêtre du deuxième étage, et quand ils frôlaient les arcades du cloître, un petit chat noir, couché sur un chapiteau, essayait en vain de les accrocher au passage d‘un coup de patte, comme si c’étaient des poissons. Mais des poissons volants.

 

« un petit saut en fin d’après-midi à l’atelier de poterie Rippert ...»
« un petit saut en fin d’après-midi à l’atelier de poterie Rippert …»

Mercredi 30 juillet. Nous décidons de rendre visite à nos vieux amis Nito et Michou à Montélimar. Montélimar n’est qu’à une heure et  demie de route d’Arles par la Languedocienne (A9) et l’autoroute du Soleil (A7). Nous trouvons nos amis entourés de plusieurs de leurs enfants et petits-enfants. Déjeuner et dîner dehors, sous les platanes et le grand cèdre. Puis un petit saut en fin d’après-midi à l’atelier de poterie Rippert que tiennent depuis 25 ans, sur la route de Dieulefit, des amis de Jean-Yves Leehman. Ils ont exposé en décembre dernier au salon des santonniers d’Arles (mais cela, ce sera pour « un hiver à Arles »). Jean-Yves nous les avait présentés après la messe du dimanche des Rameaux à Saint-Merry. Tous les chemins partent de Saint-Merry.

« ... Ils ont exposé en décembre dernier au salon des cantonniers d’Arles... »
« … Ils ont exposé en décembre dernier au salon des cantonniers d’Arles… »

 

« Vu Birdpeople de Pascale Ferran aux Cinémas Actes Sud »
« Vu Birdpeople de Pascale Ferran aux Cinémas Actes Sud »

Jeudi 31 juillet. Vu Birdpeople de Pascale Ferran aux Cinémas Actes Sud, à deux pas de chez nous, sur la Place Nina Berberova. Je retrouve la gare Saint-Lazare, l’entrée de la ligne 14 pour aller à Saint-Merry, Roissy, la foule des transports dits « en commun », chacun branché sur son smartphone. C’est bien le monde auquel j’appartiens, et il me fait un peu peur. Mais c’est long, le survol de Roissy la nuit par un moineau m’a semblé interminable. Heureusement, en sortant du cinéma, je suis accueilli par le grand soleil d’Arles. Marie me signale, assise à la terrasse du café, Sabine Azéma, que l’on croise de temps en temps à Arles. C’est le quatrième film du mois que nous voyons aux cinémas d’Actes Sud. Il y a 3 salles qui offrent une dizaine de films tout au long du mois à des heures différentes. Nous avons pu ainsi voir Jersey boys de Clint Eastwood, avec Anne qui aime beaucoup les comédies musicales américaines, Jimmy’Hall de Ken Loach, beaucoup moins violent que son précédent film Le Vent se Lève, mais un peu trop politiquement correct. Enfin ça fait du bien cette image finale de jeunes qui semblent prêts à reprendre le flambeau de la résistance ! et Boyhood : Richard Linklater a suivi pendant douze années la vie d’un jeune garçon du Texas depuis l’âge de 6 ans jusqu’à son entrée à l’université, avec les mêmes comédiens. Extraordinaire pouvoir du cinéma !

« ... les potelets métalliques du mobilier urbain ... »
« … les potelets métalliques du mobilier urbain … »
« ...sont toujours allumés d’un œil de cyclope... »
« …sont toujours allumés d’un œil de cyclope… »
« ...et les arbres habillés... »
« …et les arbres habillés… »
«... de laines de couleur »
«… de laines de couleur »

Vendredi 1er août. Les installations de « In Situ en ville » ont été mises en place début juillet. J’avais alors surpris Thierry d’epi2mik occupé à peindre des fleurs imaginaires sur des descentes de gouttière. C’est fini, mais on annonce déjà le prochain événement culturel de la ville d’Arles : « Les rues en musique » qui commencera demain samedi et se prolongera jusqu’au 23 août, avec 11 concerts gratuits dans les rues et sur les places. Thierry est donc parti ainsi que tous les autres artistes de rue, mais leurs œuvres demeurent : les potelets métalliques du mobilier urbain sont toujours allumés d’un œil de cyclope et les arbres habillés de laines de couleur. Sur l’un des troncs on peut lire : « Les arbres révèlent d’étonnants habits signés par les Arlésiens. L’arbre habillé, symbole de la diversité dans la ville d’Arles. L’arbre, représentation d’une valeur, l’arbre, signe et symbole, l’arbre pour se souvenir, l’arbre, témoin de l’histoire. »

Jean Verrier

 

 

 

 

 

 

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