L’art du partage et le bruit des cigales

Une ancienne boucherie reconvertie en salle d’exposition. Concerts et débats. C’est la semaine des « Suds ». Dans le troisième volet de son journal, Jean Verrier nous fait partager le feu d’artifice de ces journées

Samedi 12 juillet. Jour de marché sur le boulevard qui longe les anciens remparts sur près de deux kilomètres. Le Boulevard des Lices est fermé à la circulation, les commerçants sont installés des deux côtés sur les grandes allées parallèles. Il fait grand soleil. Notre marché terminé, vers midi, nous essayons de trouver une table libre à la terrasse du premier café sur le chemin de retour : Le Malarte. Il est convenu qu’on peut nous y trouver de midi à midi trente. Enfants et petits enfants le savent. Aujourd’hui, nous voyons arriver d’abord Juliette et Claire, puis Anne. Elles boivent pamplemousse pressé, orange pressée, panaché… Pour moi ce sera un pastis. Deux euros, en terrasse, ça ne vaut pas la peine de s’en priver.

Dimanche 13 juillet. Coup d’œil sur le site de Saint-Merry : l’homélie du jour, et puis « Parler la bouche pleine, la montée des extrêmes », « Alep une ville assoiffée », soutien, pétition… Je ne sais quoi écrire. Lecture du Monde : Palestine et Israël, Ukraine, Irak… Dois-je continuer à faire le relevé de mes coups de cœur à la petite semaine d’un été arlésien  ? Je photographie le dessin de Plantu en première page de l’édition datée d’hier qui représente François et Benoit XVI, assis côte à côte pour regarder le match Argentine-Allemagne, avant de l’envoyer à un ami.  

« Le soir, dans la Cour de l’Archevêché, au pied du clocher de Saint-Trophime... »
« Le soir, dans la Cour de l’Archevêché, au pied du clocher de Saint-Trophime… »

Lundi 14 juillet. S’ouvre aujourd’hui la semaine « Les Suds à Arles. La musique du monde » (19e édition). Concerts au théâtre antique, mais aussi beaucoup de manifestations gratuites : parades musicales au coin des rues, apéros et siestes musicales dans les jardins de l’espace Van Gogh… En partenariat avec Arte-action culturelle et, ce qui peut surprendre, avec ATTAC qui présente un film (The Brussels Business) suivi d’un débat sur les lobbies de Bruxelles. Je trouve le film peu convaincant, mais les interventions venues de la salle sont pertinentes : la section locale soulève la question des cantines scolaires et de la distribution de l’eau. Et que vient faire la musique ? C’est que Marie-José Justamond, la directrice des Suds veut allier « poétique et politique », cette politique qui concerne la cité et le citoyen, comme le font tous ces artistes venus des régions chaudes : Palestine, Syrie, Tunisie, Turquie… Le soir, dans la Cour de l’Archevêché, au pied du clocher de Saint-Trophime, Edwy Plenel, pour Mediapart, rend un vibrant hommage à Jean Jaurès dont ses discours servent de fil rouge à son propos. On entend quelques mesures de la chanson de Brel : « Pourquoi ont-ils tué Jaurès ? » Il évoque aussi la lutte des Intermittents dont l’expérience devrait faire réfléchir sur les nouvelles formes du travail. Des chanteurs napolitains et siciliens ponctuent la soirée, puis il signe le livre qu’il vient de faire paraître : Dire Non. Mais un Non pour mieux dire Oui à de nouveaux chemins. C’est un véritable feu d’artifice qui précède celui qui sera tiré sur les bords du Rhône. Quelle journée !

À midi apéro musical à l'Espace Van Gogh
À midi apéro musical à l’Espace Van Gogh
«...Edwy Plenel rend un vibrant hommage à Jean Jaurès »
«…Edwy Plenel rend un vibrant hommage à Jean Jaurès »
Un chanteur napolitain et un chanteur sicilien ponctuent la soirée
Un chanteur napolitain et un chanteur sicilien ponctuent la soirée
«...au loin un grand navire glisse sur l’horizon pour le rejoindre, quelque part vers Alger »
«…au loin un grand navire glisse sur l’horizon pour le rejoindre, quelque part vers Alger »

Mardi 15 juillet. Nos petites-filles, Juliette, 20 ans, Claire, 16 ans, nous ont poussés à quitter pour une après-midi le bouillon culturel arlésien, direction : la mer. Il doit faire plus de 30 degrés, c’est une autre sorte de bouillon, un peu une folie de prendre la voiture sous un tel cagnard. D’autant qu’elles n’ont pas choisi la plage la plus proche, mais les premières calanques de l’Estaque, avant Marseille, celles d’Ensuès la Redonne à une heure de route d’Arles. Par chance, nous trouvons une place près de la petite gare de la ligne Miramas-Marseille, puis, par un chemin caillouteux de corniche qui sent fort le pin, tout crissant de la musique des cigales, nous descendons sur une petite calanque qui nous est devenue familière. Là tout n’est qu’ordre et beauté, luxe, calme et volupté, eau turquoise sur les galets, d’un bleu intense et huileux au large, et partout le soleil, le soleil qui s’apaise vers le soir quand au loin un grand navire glisse silencieusement sur l’horizon pour le rejoindre, quelque part vers Alger.

«...Mor Karbasi chante en espagnol et en hébreu dans la tradition du flamenco andalou »
«…Mor Karbasi chante en espagnol et en hébreu dans la tradition du flamenco andalou »

Mercredi 16 juillet. « Convivència ». Comme chaque année pendant les Suds, Jean et Catherine Colomina, les disquaires de la rue Réattu ont tendu de grands draps décorés, des velums ?, au-dessus de la rue fermée à la circulation. Des chaises entourent une estrade où se produisent, chaque jour de cette semaine, entre midi et 13 heures, un ou une artiste, ou plusieurs, avec un petit apéro à la clef. Aujourd’hui Mor Karbasi chante en espagnol et en hébreu dans la tradition du flamenco andalou, accompagnée de deux musiciens à la guitare, au oud et au tambour. On dit que cette semaine « art du partage et partage de l’art » risque d’être la dernière : Jean vend les disques de sa Boutique des passionnés au kilo, 8 euros les 100 grammes, c’est le Kilozik, pour éponger ses dettes. Une Association Attention Culture ! (« cultiver l’art de vivre ensemble à hauteur d’homme ») a été créée. Nous y avons adhéré.

Jeudi 17 juillet. Commencé la tournée des expos de photos du In. Comment la journaliste du Monde peut-elle si rapidement titrer : « Une dernière Parade sans panache à Arles »  ? Parmi les 50 expositions offertes, combien a-t-elle eu le temps d’en voir  ? Elle recommande cependant celle de Vik Muniz, Brésilien vivant à New York, qui occupe la belle église des Trinitaires, à deux pas de chez nous. Et c’est vrai que la douzaine d’œuvres exposées sont novatrices et troublantes. Mais la photo publiée dans Le Monde du 12 juillet risque fort de ne pas apprendre grand-chose au lecteur. Pour le spectateur, l’important est de trouver « la bonne distance ». Je crois me souvenir que cette question de la bonne distance a taquiné Valéry. Chaque œuvre présentée est en effet constituée de centaines de photos, peut-être plus, de tailles diverses, découpées dans des albums de famille ou des cartes postales. Placé trop loin, on ne voit qu’une photo assez banale, un peu cabossée peut-être. Trop près on ne voit qu’un assemblage de morceaux de photos de toutes sortes. Je prends deux photos… de la photo d’une charmante petite fille, une de loin, une de près.

« Trop près on ne voit qu’un assemblage de photos de toutes sortes. Je prends deux photos… une de loin... »
« Trop près on ne voit qu’un assemblage de photos de toutes sortes. Je prends deux photos… une de loin… »
«...une de près »
«…une de près »

 

« Aujourd’hui c’est le vernissage de notre ami Gerald Mas... »
« Aujourd’hui c’est le vernissage de notre ami Gerald Mas… »
« Notre ancien boucher a pris sa retraite, mais sa boucherie sert de salle d’exposition »
« Notre ancien boucher a pris sa retraite, mais sa boucherie sert de salle d’exposition »

Vendredi 18 juillet. Notre ancien boucher de la Place Paul Doumer a pris sa retraite, mais sa boucherie sert de salle d’exposition. Jusqu’à ces jours derniers on y exposait « Descente d’organes », une suite de photos du Off un peu trop viscérale et sanguinolente à mon goût. Aujourd’hui c’est le vernissage de notre ami Gerald Mas, peintre d’inspiration un peu « fauviste », certes, ce qui correspond bien au lieu, mais d’une facture beaucoup plus aimable, même si l’accrochage se fait toujours sous les crochets de la boucherie.

Jean Verrier

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