L’atelier biblique: pardon et réconciliation – Cycle de Jacob

Jesus Asurmendi-Ruiz aborde dans l'atelier biblique du 13 mars le pardon et la réconciliation dans le cycle de Jacob.

Quelques textes du livre de la Genèse offrent une trame narrative très riche touchant le pardon et la réconciliation et, en conséquence, pointent les causes des conflits et les processus qui mènent à leurs dénouements. Des incontournables apparaissent qui semblent aussi valables pour ces récits que pour tout autre conflit. Ils deviennent ainsi exemplaires, paradigmatiques. Jesus Asurmendi-Ruiz aborde dans l’atelier biblique du 13 mars le pardon et la réconciliation dans le cycle de Jacob.

Depuis quelques dizaines d’années le récit est passé au premier plan de l’intérêt exégétique et théologique. De la même façon que la Torah est dans sa nature même autant pour ses récits que pour ses corpus législatifs, l’Ecriture dans son ensemble utilise autant le récit que le discours pour dire ses théologies.

Les récits concernant le pardon les plus spectaculaires se trouvent, en dehors du récit mythique de Gn 4,1-16, Caïn et Abel, se trouvent   dans les cycles patriarcaux de Jacob et de Joseph. Il s’agit de récits de réconciliation entre hommes, mais dans tous, Dieu apparaît en second plan, comme l’instance qui approuve et valide la solution finale et comme celui qui, en définitive, a conduit l’affaire, l’histoire à un dénouement heureux.

En effet, une fois de plus le dieu d’Israël met en route son principe préféré qui consiste à guider l’histoire et réaliser ses plans et ses projets à contre-courant des schémas sociaux en vigueur: le cadet est préféré systématiquement au premier-né et héritier “légitime”, le faible au fort. Même si bon nombre d’épisodes de ces récits complexes ne correspondent pas aux idées et conceptions actuelles de “justice”. Mais ce n’est pas cela la visée de ces récits. Le cycle de Jacob contient deux récits différents de réconciliation : d’abord avec son oncle et beau-père Laban et ensuite et surtout avec son frère Esaü, bien du point de vue narratif les deux sont passablement imbriqués.

Le profil, l’image de Jacob n’est pas très flatteuse ni positive dans les récits bibliques, à tel point que le prophète Osée n’hésite pas à le qualifier de menteur et à affirmer qu’Israël ne peut être que perfide et traite comme son ancêtre (Os 12,3-6.12-13). Le conflit entre les deux frères est le point de départ du récit.

A titre d’avertissement le narrateur prévient ses lecteurs Gn 25, 21-23: « Isaac pria Dieu pour sa femme qui était stérile. Dieu l’écouta et sa femme Rebecca devint enceinte mais ses fils se heurtaient en son sein et elle s’écria : « S’il en est ainsi, à quoi suis-je bonne ? » Elle alla consulter le Seigneur qui lui répondit :

« Deux nations sont dans ton sein,

Deux peuples se détacheront de tes entrailles,

l’un sera plus fort que l’autre et le grand servira le petit »

Les différences professionnelles (l’un chasseur, l’autre berger) se voient multipliées par les préférences des parents. Isaac, le père, préfère Esaü et Rebeca Jacob. Chacun son chéri. Tous les ingrédients du conflit sont en place. Il ne manque que l’étincelle. Dans tous ces récits le déclencheur c’est l’avarice.

L’achat du droit d’aînesse pour un plat de lentilles n’est que le premier pas. (Gn 25,29-34). Vient ensuite la tromperie du père aveugle et la complicité de la mère pour arranger le tout (Gn 27-28,10). On gèle provisoirement le conflit par la fuite ; Et dans la pause de la fuite intervient Dieu qui confirme et garantit la bénédiction volée (Gn 28,11-22).

Après l’installation sur une terre qui n’est pas celle promise par Dieu (Gn 28,13-14) mais accueillante à cause des liens de parenté, commencent à se profiler les éléments d’un nouveau conflit. Cette fois c’est Jacob qui est trompé : l’arroseur arrosé. Une fois de plus la cupidité est le moteur de l’action ; Jacob travaille 7 ans pour Rachel et on lui fourgue Lia. Retour à la case départ. Et autant touchant les moutons : intrigues, pièges et ruses de tout poil sont à l’œuvre pour augmenter « son » cheptel bien que leur efficacité et leur sens ne soient pas toujours très clairs (Gn 30,25-43). Une fois de plus Jacob choisit la fuite, (« Courage camarade, fuyons »). Mais en accord avec ses femmes, filles de Laban, le concurrent et qui expliquent aussi la racine du conflit. Elles choisissent leur camp, celui de leur mari car elles ne se sentent pas considérées à leur juste valeur. Leur père les a traitées comme des objets que l’on vend (Gn 35,15-16). Mais la fuite ne peut pas être le point final. Le conflit doit être résolu. Dieu intervient en songe pour prévenir Laban que lui, Dieu, a pris le parti de Jacob, donc on se calme. Malgré tout Laban apostrophe violemment Jacob et lance une série de revendications qui ont toutes un dénominateur commun : les bines, les possessions et le pouvoir qui confèrent. Un des reproches touche le sacré. Jacob, d’après Laban, ne s’est pas contenter de lui voler ses filles et ses biens mais aussi ses dieux, ses idoles. Jacob, qui n’est pas au courant de cette affaire mis en branle par Rachel accepte une perquisition en règle. Grâce aux ruses de Rachel, Laban ne trouve pas « ses dieux », et ceux-ci sont ridiculisés car Rachel, tout impure qu’elle est dans son état, est assise dessus ! L’ironie ponte…

Alors arrive le tour de Jacob qui va s’exprimer à son aise. D’une certaine façon chacun reste sur ses positions : Laban affirme une fois de plus, que tout ce qu’a Jacob est à lui (Gn 31,43-44). Malgré tout il renonce à tout ce qu’il considère encore sien et préfère faire un pacte de cessez-le-feu. Dieu en est le témoin. Le résultat ne laisse pas de surprendre. Match nul mais dans agressivité, en paix. Aucun des deux protagonistes renonce à ce qu’il considère être son droit.

Il s’agit d’un arrangement, d’un « Modus vivendi ». Il ne s’agit pas de pardon, pas de réconciliation. Les torts ne sont pas reconnus, donc pas de réconciliation ni de pardon. Il s’agit d’un accord pour éviter la violence qui peut les détruire tous. Laban reconnaît l’honnêteté de Jacob (une fois n’est pas coutume) et la protection divine dont il est l’objet. L’avidité réduit ses prétentions au service de la paix et dans le cadre du plan de Dieu.

Mais on n’est qu’à la troisième phase du cycle de Jacob ; Si la réconciliation avec le beau-père et oncle ne fut pas facile, celle qui l’attend avec con frère est bien plus dure, importante et exemplaire. Jacob a peur, comme d’habitude, et on le comprend. L’objet de querelle est beaucoup plus important que le contentieux avec Laban.

Jacob net en marche une série d’actions et gestes au service de sa stratégie d’une très grande importance et ils lui arrivent des événements qui vont configurer la marche globale vers la réconciliation entre les frères. Car cette fois il ne s’agit plus de réconciliation entre le beau-père et oncle et gendre-neveu, mais de la réconciliation entre frères et dans cette réconciliation il en va de celle des frères avec leur père.

Il n’est pas question ici de travailler le célèbre récit de la lutte de Jacobs avec « l’ange ». Ce qui nous intéresse c’est de reconnaitre le rôle qu’il joue dans la trame générale de la rencontre entre les frères.

Jacob envoie devant lui tout ce qu’il a, il les fait passer la frontière vers la terre que Dieu lui avait promise lors de sa première fuite. Et dans ce passage et non-passage nocturne il affronte seul et dépouillé de tout ce qu’il a avec quelqu’un qui est capable de lui donner un nom nouveau et la bénédiction. On lui renouvelle celle de Bethel au moment crucial de la rencontre, des retrouvailles avec le théoriquement propriétaire légitime de cette bénédiction. Et Jacob sort, transformé dans son corps (il boite) et dans son être (un nom nouveau) avec la bénédiction sur ses épaules à la rencontre de son frère.

Jacob qui a été toujours très rusé mais pas très courageux, ne peut que craindre le choc, la rencontre avec Esaü, même si le choc n’est que psychologique.   Mais les cadeaux que Jacob envoie en vagues successives ils n’ont pas seulement la fonction de calmer l’ire de son frère mais surtout, d’une certaine façon, de payer une dette, combler la faute ; En Gn 33,11 Jacob dit à son frère Esaü : « Accepte de cadeau » (hébreu beraka). Mais beraka signifie aussi et surtout « bénédiction ». « Celui qui avait volé la beraka bénédiction, offre maintenant une abondante beraka un don, un présent. Et Esaü l’accepte. Le maléfice est rompu et le cycle de la haine est fermé »1. D’autant plus que c que Jacob n’est rien d’autre que ce que Dieu lui avait donné, « cadeau de Dieu » la beraka dont il a été le bénéficiaire.

La réconciliation n’est pas seulement une affaire de discours ou de paroles, elle doit se matérialiser, s’accomplir dans des faits concrets. Rendre tout ce qu’il a s’est rendre tout ce qu’il a reçu de la bénédiction volée. La réconciliation est à ce prix.

Le cycle s’achève une fois la réconciliation réalisée. Jacob reçoit l’ordre de revenir à Bethel. Là on lui confirme à nouveau la bénédiction et le changement de nom. Jacob est un homme nouveau après les conflits vécus et résolus. L’ancêtre est maintenant en mesure de rencontrer à nouveau le Dieu de ses pères, le Dieu de la promesse, car l’avidité est maintenant rejetée, et la réconciliation avec le beau-père et surtout avec le frère est un fait.

Ainsi la réconciliation se manifeste, apparaît comme un élément théologiquement indispensable pour l’harmonie entre les hommes et plus encore entre ceux qui par proximité, voisinage et parenté sont plus sujets à conflits où l’avidité, l’intérêt, l’orgueil, l’ego sont le danger majeur, maximal pour la relation et la communion entre les hommes.

Pour un lecteur chrétien de ces récits il n’est pas difficile de penser au célèbre texte de Matthieu 5,23 :

« Donc, lorsque tu vas présenter ton offrande à l’autel, si, là, tu te souviens que ton frère a quelque chose contre toi, 24 laisse ton offrande, là, devant l’autel, va d’abord te réconcilier avec ton frère, et ensuite viens présenter ton offrande ».

La réconciliation conditio sine qua non de la rencontre avec Dieu.

Les récits des réconciliations de Jacob sont aussi denses que n’importe quel discours de théologie morale. Avec l’avantage supplémentaire qu’ils sont moins ennuyeux.

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