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« L’atelier familles » au service des familles diverses

Le synode sur la famille est déjà loin, suivi par l’exhortation « La Joie de l’amour » ou « Amoris laetitia » du Pape François. Mais l’atelier reprend son travail : quelles orientations prendre désormais ? Quels axes d’action ? Quel nom ? Robert Picard, membre de l’atelier, a fait un état des lieux « post-synode » que nous vous communiquons. Il s’appuie sur de nombreux documents, à commencer par celui du cardinal Kasper.

Quels changements espérer maintenant ? Même si, comme le dit le Père Ignace Berten, « le seul chemin possible pour le synode était celui de l’ambiguité », Robert tire des conclusions positives : c’est la liberté de parole qui a prévalu, et c’est essentiel ; il faut maintenant attaquer un chantier théologique, tant sur la morale sexuelle que sur la théologie du mariage, ainsi qu’un chantier anthropologique sur le visage de la famille.

Quant à l’atelier, il souhaite, en lien avec la communauté, mais aussi d’autres paroisses parisiennes ou associations, écouter les différentes préoccupations et propositions, et dégager des axes d’action, au service des familles diverses que nous voyons vivre. Il vous propose de vous exprimer, tant sur le bilan fait par Robert Picard, que sur les pistes qu’il pourrait suivre. Et, le cas échéant, de nous rejoindre.

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Synode sur la famille (novembre 2013 – avril 2016)

Le verre est-il à moitié plein ou à moitié vide ?
Plus de 30 mois se sont écoulés entre l’annonce de la tenue d’un synode sur la famille et la publication de l’exhortation apostolique du pape qui met un terme final au processus.
Pendant ce temps, une activité intense : Une première session de 15 jours réunissant quelques 180 évêques, plus quelques observateurs ; une seconde session de 21 jours réunissant 260 évêques. Chaque session précédée d’un questionnaire auquel tous les baptisés étaient invités à répondre, d’un copieux document préparatoire (dénommé instrumentum laboris) et suivi d’un non moins copieux document final (relatio synodi). Enfin pour couronner l’édifice, l’exhortation apostolique du pape riche de 260 pages. Avant la première session et pendant l’inter-session, de nombreux documents ont été publiés, des conférences se sont tenues.
On peut simplement regretter que les laïcs, souvent peu encouragés par leurs pasteurs, ne se soient saisis que de façon très inégale de la perche qui leur était tendue et ne se soient exprimés qu’avec une certaine discrétion. Et, lorsqu’ils se sont exprimés, l’appareil ecclésiastique n’a pas donné une très grande publicité à leurs avis.
Tout ceci a abouti à ne traiter de façon approfondie qu’une partie des problèmes de la famille, celui des personnes en situation dite irrégulière, notamment les divorcés remariés. Même dans ce secteur des comportements non conformes aux normes, les questions posées par l’homosexualité, et celle des moyens de contraception, n’ont été traitées que de façon très superficielle.
Tout ça pour un si maigre résultat ? La première impression, c’est que le verre est plus qu’à moitié vide. Si on y regarde d’un peu plus près, la réalité est peut-être plus nuancée.

Les travaux préparatoires

Ils ont été inaugurés par le discours du cardinal Walter Kasper en février 2014 ; il semble que celui-ci ait donné le signal d’une libération de la parole à laquelle nous n’étions plus habitués depuis les années qui ont suivi immédiatement le concile de Vatican II. Des textes nombreux, denses, bien argumentés, allant dans le sens d’une plus grande ouverture, selon des voies propres à chacun des auteurs.
Dès avril 2014, nous avons les textes de la Mission de France, et celui de Guy de Lachaux. En mai le texte de Philippe Bacq sj. En juillet le texte de Poujol, en septembre celui de Johan Bonny, évêque d’Anvers. Ce dernier texte est celui qui traite le plus sérieusement le problème des méthodes contraceptives en critiquant très ouvertement la position de Paul VI. Il rappelle opportunément l’importance de la conscience personnelle et il se prononce pour la mise en œuvre effective de la collégialité épiscopale. (dont le principe a été adopté par Vatican II, mais n’a jamais été réellement appliquée.)
Une autre déclaration peu remarquée aurait mérité une plus grande notoriété, celle de Jean-Charles Descubes, archevêque de Rouen (23 septembre 2014) ; il envisage : « la valeur chrétienne d’un remariage non sacramentel ». Une telle audace, de la part d’un évêque en fonction, aurait-elle été pensable avant le discours du cardinal Kasper ?
Le 23 septembre également, c’est le frère Jean-Paul Vesco op, évêque d’Oran, qui affirme que l’Eglise doit en finir avec « la notion de persistance obstinée dans un état de péché grave. » Il précisera sa pensée, étayée par une argumentation juridique subtile, dans un livre paru en mars 2015 : Tout amour véritable est indissoluble.

En novembre 2014, donc après la publication de la relatio synodi de la première session, le frère dominicain Ignace Berten écrit un document d’une quarantaine de pages : « Miséricorde et doctrine ». Son texte est axé principalement sur la situation des divorcés remariés. Il reconnaît que ce n’est pas le principal problème que doivent affronter les familles ; mais il y a là un blocage emblématique qui ne peut être surmonté qu’au prix d’une évolution de la doctrine. Si l’on parvenait à faire sauter ce verrou, la porte serait ouverte pour lever d’autres blocages dans l’Eglise. Le 4 mars 2015, dans un texte plus court, Berten conclut : «  C’est bien la doctrine même de l’indissolubilité qui demande à être mise en cause dans sa compréhension traditionnelle. » Il est encore l’auteur de deux autres textes, en juin et novembre 2015. Ces contributions de Berten constituent un ensemble bien agencé avec une très grande rigueur intellectuelle et une prise en compte des arguments des divers participants au débat. Ce seront des références précieuses à utiliser dans les controverses doctrinales qui devraient s’instaurer dans les années de l ‘après synode.
Il faudrait aussi mentionner le livre paru en août 2015 : Synode sur la vocation et la mission de la famille. 26 théologiens répondent. La tonalité générale est celle d’une prise de distance par rapport à la doctrine traditionnelle, non sans une certaine prudence…
A ces prises de position, ont répondu des réactions souvent virulentes et intransigeantes de ceux qui s’opposent formellement à toute évolution. Quoiqu’il en soit, c’est la liberté de parole qui a prévalu. Ce seul point permet de nuancer l’impression d’un synode qui a produit beaucoup de documents sans que des résultats tangibles soient obtenus.

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Les baptisés en situation « irrégulière »

C’est bien là que les affrontements ont été les plus vifs, la question des divorcés remariés ayant donné lieu aux débats les plus enflammés. Une porte est entr’ouverte sans que ce soit complètement explicite. Le rapport final (relatio synodi) de la deuxième session comporte au N° 84 les formules suivantes :
« Les baptisés qui sont divorcés et remariés civilement doivent être davantage intégrés à la communauté chrétienne selon les différentes façons possibles, en évitant toute occasion de scandale…  Il convient donc de discerner quelles sont, parmi les diverses formes d’exclusion actuellement pratiquées dans les domaines liturgiques, pastoral, éducatif et institutionnel, celles qui peuvent être dépassées. » Ce N° 84 a été adopté par 187 voix contre 72.
Il me semble qu’un paragraphe du texte de Berten écrit en novembre 2015, donc après la publication de la relatio synodi de la seconde session, mais avant la publication de l’exhortation apostolique du pape, résume bien la situation : « La grande majorité des évêques n’est pas mûre à l’heure actuelle pour reconnaître qu’un changement de doctrine est non seulement possible, mais souhaitable. Le seul chemin possible pour le synode était donc celui de l’ambiguïté, reposant sur le fait qu’il n’y a ni condamnation ni répétition explicite de la doctrine. Intellectuellement, ce n’est pas très satisfaisant. Mais cela ouvre les chemins de la vie, et c’est plus important que la cohérence intellectuelle (dont la grande majorité des croyants ne se soucie guère). »
Depuis qu’Ignace Berten a écrit ces lignes, il y a eu l’exhortation apostolique du pape (19 mars 2016). A première lecture, ce document de 260 pages n’ajoute pas grand chose à la relatio synodi, si ce n’est l’invocation omni-présente à la miséricorde. Il reproduit de nombreux paragraphes de ce texte, y compris ceux qui ont trait au « mariage naturel », au « mariage de l’origine », et bien sûr à l’indissolubilité.

A y regarder de plus près, les N° 300 et 301 comportent des remarques susceptibles, me semble-t-il, d’ouvrir des perspectives. La rédaction du N° 300 est un peu compliquée. Relatif aux divorcés remariés, il précise d’abord qu’il ne faut pas attendre une nouvelle législation canonique applicable à tous les cas. Suit un appel au discernement des cas particuliers et une note en bas de page indique : «  Pas davantage en ce qui concerne la discipline sacramentelle, étant donné que le discernement peut reconnaître que dans une situation particulière il n’y a pas de faute grave ». (Il est bien clair que c’est dans le remariage civil qu’il peut ne pas y avoir faute grave). Un § du N° 301 est encore plus explicite : « …il n’est plus possible de dire que tous ceux qui se trouvent dans une certaine situation dite « irrégulière » vivent dans une situation de péché mortel, privés de la grâce sanctifiante. »

Ces lignes entrent en contradiction frontale avec le N°2390 du catéchisme de l’Eglise catholique : « L’acte sexuel doit prendre place exclusivement dans le mariage ; en dehors de celui-ci, il constitue toujours un péché grave et exclut de la communion sacramentelle. » Le code de droit canonique dit la même chose en termes juridiques (Canon 1055 § 2). C’est bien là le verrou qui bloque toute évolution. La preuve : la porte de sortie (fausse !) offerte aux divorcés remariés consistant à vivre comme frères et sœurs. Il s’agit bien d’une doctrine constante depuis le XIe siècle. Sous une forme ou une autre (l’œuvre de chair, en mariage seulement), elle figure dans tous les catéchismes. Il est cependant très improbable, au moins à court terme, que de nouvelles rédactions du catéchisme et du code de droit canon voient le jour pour se conformer au N° 301 d’Amoris laetitia. Dans la pratique, comment tiendra-t-on compte de ce N°301 ?
C’est aux conférences épiscopales, aux évêques, aux prêtres et aussi aux fidèles qu’il appartiendra de se prononcer. Comment leur donnera-t-on la parole ? Ou plutôt, comment la prendront-ils ?
Les diverses déclarations ou entretiens du cardinal Schönborn se contentent de reprendre quasi textuellement quelques paragraphes d’Amoris laetitia. Leur principal intérêt est de souligner qu’il s’agit d’un acte important du magistère et non d’une simple opinion du pape, comme l’insinuent certains clercs hostiles à toute évolution.

Quels changements dès maintenant ?
Logiquement, des confesseurs ne devraient plus se sentir autorisés à signifier à un pénitent qu’il ne peut pas accéder au sacrement de la réconciliation, en raison de l’irrégularité de sa situation, sans pousser plus loin le discernement. Mais, il y aura des résistances. Des évêques et des prêtres (et aussi des laïcs) resteront fermes et rigides sur une doctrine et une pratique inchangées. C’est ainsi que début juillet 2016, Charles Chaput cardinal archevêque de Philadelphie a rappelé que les divorcés remariés ne pouvaient recevoir le sacrement de la réconciliation qu’à la condition de vivre comme frères et sœurs. De même, 45 prélats et professeurs catholiques, sous le couvert d’un courageux anonymat, ont adressé le 11 juillet une lettre au pape lui demandant de « répudier ses erreurs. » Il y aura des scrupuleux qui s’enfermeront dans leur culpabilité et des laxistes qui se donneront une bonne conscience à peu de frais.

Un synode inachevé

A l’issue de ces trente mois de débats souvent passionnés, on est tout juste arrivé à faire sauter un verrou qui permet d’envisager une pastorale plus bienveillante des personnes en situation dite « irrégulière ». C’est énorme, mais insuffisant.
La famille ne se résume pas au couple et à sa sexualité, d’une part ; l’incohérence entre la doctrine (inchangée) et une nouvelle pastorale, d’autre part, ne pourra pas subsister à très long terme.

Un chantier de réflexion théologique

Il semble d’abord nécessaire d’examiner de façon beaucoup plus approfondie que ne l’a fait le synode, les problèmes posés par l’homosexualité, les couples homosexuels, ainsi que ceux des modalités de la contraception. Mais apparaît aussi la nécessité d’un renouvellement de la morale sexuelle et de la théologie du mariage. Morale sexuelle : la mission de l’Eglise n’est pas de sanctionner (Dieu seul sonde les reins et les cœurs) et d’exclure, mais de montrer des chemins, des chemins d’amour et de bonheur. Il ne s’agit pas de bénir les initiatives les plus hasardeuses ; il ne s’agit pas de faire l’éloge de l’instabilité des couples ou du vagabondage sexuel. La maitrise de ses pulsions, l’engagement à vie, la fidélité, sont des valeurs structurantes.
Il s’agit plutôt de déplacer le critère de la moralité de la relation sexuelle, qui repose actuellement sur une situation objective : un homme et une femme unis dans le sacrement de mariage et restant ouverts à la transmission de la vie (autrement dit, refusant la contraception). Ce critère est respectable, mais insuffisant. Bien plus décisif est le climat dans lequel se déroule la relation. Pour reprendre une formule de Jean Lacroix, la sexualité n’est mauvaise que séparée ; elle est toujours bonne lorsqu’elle baigne dans la tendresse et l’amour.

Il est relativement facile pour certains d’être en règle avec une loi objective ; il est impossible d’être en règle avec la loi de l’amour, car les exigences de l’amour sont infinies. On n’aime jamais assez ou, pour le dire autrement, on peut toujours aimer plus. Les appels évangéliques qui sont des appels à aimer, ne sont pas faits pour exiger de nous l’atteinte d’un objectif ; ils sont faits pour nous mettre en chemin sur la voie des exigences infinies de l’amour. A partir d’une vision négative de la sexualité perçue comme un mal nécessaire, l’Eglise a fini par reconnaître à la relation intime une valeur positive, en tant que langage. Un langage qui dit l’amour et la tendresse. Pour autant, il n’y a pas lieu de se féliciter de la banalisation de la sexualité, car alors il ne s’agit plus de langage ; à la rigueur ce serait un bavardage avec l’instrumentalisation du (ou de la ) partenaire. En outre il faudra tenir compte de l’ambiguïté fondamentale des conduites humaines ; il est très rare qu’un comportement soit intégralement bon ou intégralement mauvais ; le plus souvent le bien et le mal sont étroitement mêlés, à des doses variables. Ceci ne permet pas la mise en place d’une nouvelle législation canonique applicable dans tous les cas. On ne mesure pas de l’extérieur l’amour et la tendresse. Il faudra bien s’en remettre au jugement de la conscience. Bien sûr, on devra aussi indiquer comment celle-ci peut être « éclairée ». On définira des modalités : la prière, le dialogue, la méditation…
Mais sera-t-il possible, à terme, d’en rester à la position d’Amoris laetitia ? On peut rapidement la résumer ainsi : il y a des situations objectives de péché (divorcés remariés, concubinage, mariage civil, liaison homosexuelle etc…) mais on peut être dans une telle situation sans être subjectivement coupable, car la personne peut se trouver dans des conditions concrètes qui ne lui permettent pas d’agir autrement.

Peut on dire à un (ou une) divorcé remarié : tu es dans une situation objective de péché, mais ce péché ne t’es pas imputable en raison des circonstances ? Il (ou elle) peut ne pas être très fier de sa conduite envers son premier conjoint, mais une fois la rupture devenue irrémédiable, qualifier une nouvelle union de situation objective de péché n’aura pour lui aucun sens. (Ce serait un peu différent pour celui (ou celle) qui aurait divorcé pour épouser sa maitresse (ou son amant)). De même, un couple de jeunes pratiquant la cohabitation juvénile ou un couple homosexuel peuvent ils se sentir dans une situation objective de péché ?Finalement n’est-ce pas la notion de péché qui devrait être revisitée ? Dans les années 70, des théologiens tels que Marc Oraison, Louis Beirnaert, Albert Plé, Jean-Pierre Lintanf et d’autres… avaient jeté quelques jalons en ce sens. Ne serait-il pas opportun de reprendre leur réflexion ?

Théologie du mariage

Même si le rituel a quelque peu évolué, la théologie est restée celle du Concile de Trente (1545-1563).
Il n’est pas juste de dire que les sacrements sont définis une fois pour toutes. (Jusqu’à Trente leur nombre même a fluctué ; jusqu’au XIe siècle, le mariage n’était pas un sacrement).
Le sacrement de pénitence est devenu sacrement de la réconciliation et pendant une courte période après Vatican II, des absolutions collectives (sans accusation individuelle des fautes) ont été tolérées, si non formellement autorisées.
L’extrême onction qui naguère était réservée aux mourants est devenu sacrement des malades et peut concerner des personnes dont le « processus vital » n’est pas engagé.

Le sacrement de mariage est resté immuable. Une évolution n’est pas impensable. Des propositions ont été faites. Il s’agirait essentiellement de remettre en cause la compréhension de l’indissolubilité (voir Berten). Tout amour véritable est indissoluble, nous dit Vesco. Lorsque l’amour a été anéanti, quel est le sens de l’indissolubilité ? L’hypothèse d’un mariage étalé dans le temps a été formulée. ( Jean-Pierre Lintanf en 1989) Par analogie avec le baptême qui, donné à un adulte, comporte des étapes successives. Ainsi le mariage se déroulerait en plusieurs étapes. L’une d’elle serait un « noviciat », ce qui donnerait sens à ce que nous appelons cohabitation juvénile. La dernière étape serait le sacrement proprement dit, lieu de la décision ferme. Elle pourrait être précédée d’une célébration (non sacramentelle).

Un chantier de réflexion anthropologique

Le synode a bien envisagé les transformations de la famille et sa mission, mais rapidement et de façon traditionnelle. Il faut tout d’abord se demander pourquoi et comment en moins d’un demi siècle, le visage de la famille a changé radicalement, qu’il s’agisse de la fréquence des divorces ou des ruptures de couples non mariés, de l’importance des familles monoparentales ou recomposées, de l’apparition des familles homosexuelles, ou encore du grand nombre de personnes vivant seules sans pour autant être célibataires.

Il faudra ensuite se poser la question : qu’est-ce qu’une famille heureuse, à quelles conditions ? Il n’est pas juste de porter sur le tableau de la famille contemporaine un regard uniformément négatif en imputant la responsabilité à une civilisation devenue individualiste, permissive et hédoniste. Il faudrait d’abord faire appel aux historiens qui nous expliqueraient que l’image que nous avons du passé est embellie. Bien souvent, si les couples ne divorçaient pas, c’est parce qu’ils ne pouvaient pas le faire, soit pour des raisons juridiques ou financières, soit en raison de la pression sociale. Il en résultait, le plus souvent pour la femme, l’enfermement dans une véritable prison. La famille monoparentale n’est pas une invention récente ; elle a toujours existé du fait des veuvages. De même, la famille recomposée. A l’époque où la mort des femmes en couches était fréquente, les veufs encore jeunes se remariaient. A ce propos, on peut noter que la figure de la marâtre très présente dans la littérature du XIXe siècle, a quasiment disparu. Il faudrait aussi noter, qu’à défaut de divorce, il arrivait fréquemment que des hommes et plus exceptionnellement des femmes mènent une double vie. Enfin, les relations sexuelles avant ou en dehors du mariage n’étaient pas exceptionnelles, même si elles ne revêtaient pas la forme que nous nommons cohabitation juvénile.

Parmi les facteurs de fragilisation de la famille, il faut distinguer ceux qui résultent d’un environnement socio-économique : chômage, conditions de travail, crise du logement. Il est inutile de s’y appesantir, si ce n’est pour rappeler aux chrétiens qu’ils ont le devoir de s’engager pour une société où l’économie serait au service de l’homme et non l’inverse. D’autres facteurs sont plus ambigus. C’est d’abord la montée de l’individu et la légitimation de la recherche du bonheur personnel. C’est aussi la généralisation du mariage d’amour, car de façon paradoxale, les mariages d’inclination sont plus fragiles que les mariages arrangés. Il faut citer aussi l’allongement de la vie qui peut expliquer la fréquence des divorces autour de la cinquantaine.
Il faut aussi mentionner l’émancipation de la femme ; n’oublions pas qu’il a fallu attendre 1970 (puissance paternelle remplacée par autorité parentale) pour que la femme mariée obtienne une pleine égalité juridique avec son mari. Jusqu’en 1938 la femme mariée était juridiquement mineure.

Mais, peut-être surtout, une certaine survalorisation de la passion amoureuse est elle une bonne explication de la fragilité. On attend de telles merveilles de la relation amoureuse qu’à la moindre déception, c’est la catastrophe.

Un certain idéalisme chrétien, très présent dans les travaux du synode, chante unilatéralement les louanges de la famille, lieu d’épanouissement. Sans nier la réalité de la famille comme lieu de bonheur, refuge par rapport à la dureté de la société et de la vie professionnelle, il ne faut pas oublier que la famille, ce peut être aussi l’enfer. Les travailleurs sociaux, les membres d’associations caritatives connaissent bien les ravages de la misère, de l’alcoolisme, de personnalités tyranniques, brutales ou indifférentes. L’enfer familial peut aussi se manifester de façon insidieuse, avec des apparences respectables, lorsque les conflits inévitables sont soit envenimés, soit étouffés. Ou bien encore, c’est l’atmosphère lourde de ces familles où l’on ne se parle pas. Lorsque l’hostilité ou l’indifférence sont installées de façon irrémédiable dans un couple, le divorce n’est il pas préférable au maintien d’une coexistence haineuse ? Le plus souvent, paradis et enfer sont étroitement mêlés, à des doses variables. La famille, ce n’est jamais le bonheur idyllique sans qu’une ombre d’incompréhension vienne rappeler que nous sommes sur terre. Inversement, il est bien rare que dans une famille traversée par des conflits violents, ne survienne pas de temps en temps un rayon de lumière, un rayon d’amour.
La famille heureuse, c’est celle qui mène à bien sa mission d’éducation à la fraternité et à la citoyenneté, dans un climat de respect mutuel, de bienveillance et de confiance réciproque. A quelles conditions est-ce possible dans le contexte de notre civilisation occidentale au XXIe siècle ?

Il faudrait probablement reprendre et rajeunir la thématique de la famille close et de la famille ouverte développée par Jean Lacroix (Force et faiblesses de la famille ) en 1948. Peut-être aussi, faudrait-il opposer la famille individualiste à la famille personnaliste ; la famille permissive à la famille libérale ; la famille couveuse à la famille qui sait prendre ses risques.

Conclusion

Pendant les 30 mois du processus synodal, la mobilisation de près de 300 évêques participants directs, mais aussi de l’Eglise dans son ensemble, conférences épiscopales, évêques, prêtres, théologiens, paroisses, groupes divers de fidèles, semble n’avoir abouti pour le moment qu’à des résultats pratiques mineurs.
Cependant, la liberté de parole qui a prévalu, ainsi que la relativisation d’un verrou qui maintenait une morale rigidifiée, aux dépens de la grande tradition du primat de la conscience, ouvrent des perspectives immenses.

C’est maintenant à l’Eglise, c’est à dire à tous les baptisés, parmi lesquels les ministres ordonnés, qu’il appartient de poursuivre le chantier. Il s’agira de rénover la doctrine pour fournir aux consciences personnelles, non point des interdits ou des sanctions, mais des jalons permettant à chacun de poursuivre ou de reprendre son chemin. Il s’agira aussi de proposer des instruments de compréhension des fonctionnements familiaux dans un monde en pleine mutation.

Robert Picard
1er septembre 2016

 

PS : Le pape François nous dit : « Ni le rigorisme, ni le laxisme ne sont vérité. »
Devons nous en conclure qu’il faut trouver un moyen terme tiède à mi chemin entre rigorisme et laxisme ?
Il me semble qu’il s’agit plutôt de marier deux absolus d’apparence contradictoires : l’infinie radicalité de l’appel évangélique à la perfection et l’infinie radicalité de la miséricorde.
Il ne me paraît pas superflu de préciser que l’appel évangélique à la perfection est autre chose que le respect des lois de l’Eglise, encore que celles-ci puissent constituer des repères utiles.
Il n’est pas impossible d’être en règle avec les lois de l’Eglise ; c’est même probablement plus facile qu’être en règle avec les multiples prescriptions de la loi mosaïque telle qu’elle était en vigueur du temps de Jésus.
Il est humainement impossible d’être « en règle » avec l’appel évangélique qui n’est autre qu’un appel à l’amour. Or on n’aime jamais assez ; on peut toujours aimer plus.

12 septembre 2016.

 

 

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