« LAUDATO SI’ »

« Tout est lié, tout est donné… ». Une introduction à la lecture de la première encyclique du pape François par Elena Lasida, économiste, professeur à l’Institut Catholique de Paris et membre du Centre Pastoral Halles Beaubourg.

Elena LasidaUne introduction à la lecture de l’encyclique.

« Tout est lié, tout est donné… »

par Elena Lasida

 Elena Lasida, économiste, professeur à l’Institut Catholique de Paris et membre du Centre Pastoral Halles Beaubourg, nous parle de la première encyclique du pape François, consacrée à la sauvegarde la création. Voici son intervention enregistrée, à Saint-Merry le 21 juin 2015.  

http://saintmerry.org/wp-content/uploads/2015/06/Elena–Lasida-Introduction-Encyclique.mp3  

Pour une présentation générale de l’encyclique, Elena propose trois séries de remarques : d’abord un sentiment général sur le ton de l’encycliques, puis quelques remarques sur la forme et sa nouveauté, enfin une lecture du contenu.

Au préalable il faut souligner que l’encyclique était particulièrement attendue dans le cadre de deux grands évènements de cette année 2015.

En premier lieu la COP 21, grande assemblée internationale en décembre à Paris, 29ème sommet sur le climat, pour donner suite au protocole de Kyoto. On s’inquiète car chaque pays devait donner ses engagements avant la rencontre, et les engagements déjà reçus sont un peu moins importants que ce qu’on attendait

Par ailleurs c’est la fin des « objectifs millénaires pour le développement » : pour la première fois la communauté internationale et les Nations Unies se donnaient des objectifs chiffrés pour le développement  pour la période 2000-2015. Certains ont été atteints : notamment réduire de moitié la pauvreté extrême dans le monde. En septembre 2015 on doit redéfinir les objectifs pour les quinze années à venir, sur lesquels la communauté internationale travaille depuis 2 ans. Le prochain programme va s’appeler objectifs pour le développement durable, qui étaient les moins bien atteints.

Deux évènements qui font que cette encyclique vient nourrir le débat.

 

Premier point : un sentiment général

D’abord on note que cette encyclique a un souffle énorme. On a déjà entendu d’autres déclarations du pape François, c’est toujours dans cet esprit plein de souffle.

Par ailleurs il y a au sein de l’encyclique deux tons très contradictoires : d’une part quelque chose de dramatique, tragique, lié à la question sociale et politique, lié à la force de son approche. Et en même temps une joie incroyable avec cette louange à la création au début, au milieu et à la fin de l’encyclique. A la fois cette tonalité dramatique et très joyeuse.

 

Ensuite remarques sur la forme 

Quelque chose de nouveau dans cette encyclique, qui s’inscrit en continuité avec la pensée sociale de l’Eglise, et dans les premières pages s’appuie sur les encycliques précédentes. Cette encyclique est adressée non seulement aux catholiques, mais à tout homme de bonne volonté. La première Rerum novarum, et les suivantes s’adressaient aux catholiques. A partir de « Pacem in terris », on trouve une dimension très universelle. A travers la forme se dit quelque chose, comme un dialogue entre l’Eglise et le monde. Trois caractéristiques traduisent ce dialogue :

Premièrement le langage, alors que c’est souvent du jargon : la forme du pape François, c’est de parler comme tout le monde, un langage très agréable.

Ensuite dans la manière dont le plan est structuré, il y a un aller-retour permanent entre la tradition chrétienne et ce qui passe dans le monde.

Premier chapitre : ce qui se passe dans notre maison et dans le monde

2ème chapitre : l’Evangile de la création

3ème chapitre : La racine humaine et la crise écologique : on revient au monde pour voir comment l’homme a pris la nature en charge

4ème chapitre : une « écologie intégrale » : retour à la tradition chrétienne (Romains)

5ème chapitre : quelques  lignes d’orientation et d’action : retour au monde

6ème chapitre : Education et spiritualité écologique

Ainsi, même dans l’architecture de l’encyclique, ce dialogue entre l’église et le monde est rendu par cet aller-retour. Au delà de la logique « voir, juger, agir », quelque chose de nouveau est mis en mouvement.

Dernier élément, il est fait référence à beaucoup des écrits des conférences épiscopales d’autres pays. La pensée sociale de l’Eglise, ce n’est pas la pensée du Pape, mais c’est une pensée collective, qui se construit par toute la communauté chrétienne. Et là il fait vraiment honneur à ce qui se passe dans les conférences épiscopales.

 

Enfin le contenu

C’est la lecture d’Elena telle qu’elle l’a présentée à la conférence de presse de la Conférence des évêques. Le Pape François comme toujours évoque beaucoup de thématiques diverses. On peut donc avoir des entrées assez différentes.

Elena tire trois groupes de réflexion : « les trois C »

– trois centres de gravité

-trois concepts associés  dont celui d’ « écologie intégrale »

– chacun de ces concepts est associé à trois « cris » ou clameurs ou appels.

 

Trois centres de gravité

Le premier est un leitmotiv qui revient en permanence : « tout est lié ».

François veut parler de la fragilité de la terre aujourd’hui, mais on ne peut pas penser l’écologie indépendamment de la crise sociale. Pauvreté humaine et pauvreté de la nature sont deux choses qu’on ne peut pas séparer. Dans les milieux catholiques, il y a parfois sentiment d’une urgence première, dit-on, qui serait la pauvreté humaine : le Pape, lui, dit très clairement l’interdépendance entre la pauvreté de la nature et la pauvreté humaine. L’environnement c’est une relation entre la nature et la société.

 

Deuxième socle : « tout nous est donné ».

Ce sentiment de don, de gratuité, traverse aussi toute l’encyclique. On s’est approprié la terre comme si elle était à nous et si on pouvait en faire ce qu’on voulait. Or un des principes majeurs de la doctrine sociale de l’Eglise c’est la destination universelle des biens : les biens de la terre appartiennent à tous. On reconnaît comme légitime le droit de propriété, mais la destination universelle des biens est première avant le droit de propriété. Tout le monde doit pouvoir accéder à la terre.

 

Troisième centre

La référence à la pauvreté est essentielle mais aussi un mot que le Pape associe à la nature c’est la fragilité : la fragilité de la nature est liée à la fragilité de l’homme.

 

Trois concepts

Premier concept : l’écologie intégrale (« tout est lié »).

Il y a un débat, notamment dans les milieux chrétiens, entre ceux qui parlent de l’écologie humaine – la nature est moins importante que l’humain – et ceux qui parlent surtout de l’écologie naturelle. Il ne reprend pas ce débat, il le déplace : tout est lié ! Ce terme d’écologie intégrale résonne avec le terme de développement intégral, notion définie comme développement de tout l’homme et de tous les hommes. Très intéressant, car à partir du développement intégral, on a peut-être oublié aussi d’associer cette dimension liée à la nature.

On ne peut pas aborder une conscience sans prendre en compte les hommes. Au cœur de ce développement intégral, il y a la relation. La question relationnelle est présente en permanence.

 

Un concept qui revient aussi : la création (« tout nous est donné »)

Le deuxième chapitre que François appelle « l’Evangile de la création » présente une théologie de la création en référence à l’ancien et au nouveau testament, pour dire comment on parle de la création dans la Bible qui en permanence affirme l’articulation entre naturel et humain.

Dans le Premier récit de la création, on trouve ce commandement de soumettre la terre. Un rapport instrumental avec la terre ? Non, c’est une interprétation qu’on a enlevé du contexte : il faut garder, soutenir la création. En permanence avec de nombreuses citations dans la Bible, il lie la dimension naturelle et la dimension humaine. Repenser la création avant tout comme don de Dieu à l’homme, que l’on doit continuer, poursuivre.

 

Troisième concept très fort, associé à la fragilité : la référence au dialogue. Tous les points du chapitre sur les actions commencent par une invitation au dialogue : dialogue au niveau national, dialogue entre conscience et religion, dialogue inter-religieux… L’action c’est plus fondamentalement une posture face au monde, à la nature, posture de dialogue. C’est une invitation à l’Eglise à se faire « conversation », pas seulement une Elena qui  fait le lien avec la fragilité parce qu’il y a là un élément fort dans l’approche du Pape François : autant la prise en compte de la pauvreté fait avancer le monde en terme de justice sociale, et même en terme d’écologie sur l’usage des ressources naturelles, mais sa force est, à partir de cette référence au dialogue, de dire : les plus pauvres doivent être intégrés dans la conception du monde à venir.

 

Trois cris

Premier cri : Construire la maison commune.

Dès le début de l’encyclique, un nouveau vocabulaire pour parler de la terre, de la création : la maison commune. Une autre manière de dire que tout est lié : le matériel et le social sont liés. Cette invitation très forte à penser notre maison commune en terme de bien commun.

Encore un paradoxe : en même temps une affirmation très forte autour de la justice sociale avec la notion de dette écologique à l’égard des pays les plus pauvres, à rembourser – ce sont les pays riches qui ont usé de la nature –  avec un point limite, un point de rupture qui a quelque chose de tragique –. Et en même temps face à cette maison commune, il y a en permanence cette louange : il faut avant tout commencer à s’émerveiller de sa force, de sa puissance.

 

Deuxième cri : comment penser la terre ? il invite à une conversion écologique

L’écologie ce n’est pas simplement  changer quelques attitudes, c’est une transformation au niveau spirituel. Il va associer à cette conversion trois éléments :

1 – la référence à la gratuité – retour à la thématique du don. Quand François fait le constat des causes de la situation actuelle, il a des mots très durs à l’égard de la technologie, dont le développement a fait croire que l’on peut tout maîtriser. Cette conversion, c’est une manière de dire :  » attention : il faut retrouver le sens du gratuit ».

2 – invitation à la communion, à la communion universelle avec toute créature. La conversion n’est pas individuelle, la conversion est toujours communautaire, collective.

3 – invitation à la créativité – qui rentre en plein dans l’idée d’espérance. Certes on est face à quelque chose qui peut faire disparaître la planète, mais cette situation donne la faculté, la possibilité de créer quelque chose d’autre.

Attention à ne pas avoir cette attitude de résignation où on ne peut rien faire – ou à penser que la technologie va donner les solutions. Non, aujourd’hui l’enjeu n’est pas technologique, l’enjeu est spirituel : une manière d’être au monde.

 

Troisième cri, en lien avec l’invitation au dialogue : il faut une révolution culturelle

Le Pape est très dur à l’égard des systèmes économiques et politiques actuels : attention à ne pas faire avec l’environnement comme on a fait avec la crise financière, car les dispositions prises n’ont rien changé, attention à ne pas se limiter à de petits ajustements. Il y a à changer les styles de vie, pas seulement l’organisation et le fonctionnement : c’est la manière de vivre de chacun, de consommer, de se déplacer, de ses loisirs : des remarques très concrètes. Au niveau éducatif il insiste très fortement sur l’éducation au sens large du terme : comment changer son style de vie, quelles conversions à faire pour accompagner cette évolution ?

Dernière dimension, la dimension spirituelle : très importante, elle ne peut pas se séparer de la dimension de la vie quotidienne.

Dans le dernier chapitre, il donne des propositions très concrètes : comment célébrer la vie, la création ? Dans nos communautés chrétiennes, au niveau des sacrements, de la liturgie, des célébrations, comment fait-on place à ces réalités nouvelles auxquelles aujourd’hui on est confronté ? Comment dans notre vie communautaire  fait-on place à cette conversion ?

 

Au niveau spirituel, trois invitations sont exprimées :

– Invitation à la sobriété : la sobriété c’est une manière d’être libre. Ce n’est pas consommer un peu moins,  ce n’est pas une approche sacrificielle, c’est là où se joue la liberté. On est tellement absorbé par la consommation qu’on n’a plus la liberté.

– Invitation à la communion

– Invitation à la célébration : célébrer la vie.

 

L’Epître aux Romains parle des gémissements de l’enfantement : quelque chose est en train de naître. La clameur nous parvient…

 

 

 

 

Centres de gravité   

Lien    Tout est lié : relation nature/société  

Don    Tout nous est donné   

Fragilité          Fragilité de la nature / de l’homme

 

Concepts

Lien    Ecologie intégrale (relation)

Don    La création : homme et nature

Fragilité          Référence au dialogue

 

Cris     

Lien    Construire la maison commune

Don    Conversion écologique : gratuité, communion,  créativité

Fragilité          Révolution culturelle

Dimension spirituelle : sobriété , communion,  célébration

 

 

 

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