L’autre berceau

« Pourquoi alors dans ma vieillesse ai-je à nouveau la sensation d’être ainsi appelée non pas à faire, mais à me laisser faire par ces mystérieuses forces de dépouillement qui creusent en moi un espace inconnu, comme attendant une présence… De qui donc suis-je enceinte ? » La chronique de Geneviève Esmenjaud
Hands - Du site The new old Stock : http://nos.twnsnd.co
Hands – Du site The new old Stock : http://nos.twnsnd.co

Avant la naissance de chacun de mes enfants, ma mère m’apportait l’ossature en osier du traditionnel berceau familial, ainsi que le patron et les mesures de la garniture en tissu que je devrai confectionner… À moi de choisir ce tissu, blanc ou bleu ou rose (si l’on savait déjà le sexe du bébé attendu)… à moi surtout de m’armer de patience et de délicatesse et de soin pour arriver au mieux de ce berceau qui serait le signe de la tendresse et l’émotion et l’espérance de notre accueil de jeunes parents. Tout en œuvrant au mieux, je souffrais moins de mes nausées et d’inévitables misères qui pesaient sur mon quotidien. Oui j’étais doublement habitée : par un dépouillement d’habitudes confortables, mais combien si souvent par une force en moi surprenante, m’élargissant comme prenant sa place, une place qui lui était sans conteste destinée… une force de vie tout à fait libre de mon vouloir, dépassant mes projets, sans aucun compte à rendre, ne me demandant rien que de ne pas lui nuire, et l’accepter souverainement libre, jusqu’à sa date de venue au monde.

Le cerceau. Du site The new old Stock : http://nos.twnsnd.co

Pourquoi alors dans ma vieillesse ai-je à nouveau la sensation d’être ainsi appelée non pas à faire (la future mère d’ailleurs se contente de laisser faire), mais à me laisser faire par ces mystérieuses forces de dépouillement qui patiemment creusent en moi un espace inconnu, et pourtant presque familier, comme attendant une présence… Je ne sais rien de ce temps de nouvelle grossesse, son rythme, ni qui commande, mais j’y pressens du sens… De qui donc suis-je enceinte ? Qui de moi veut grandir dans mon humanité charnellement dépassée ? Quelle est cette autorité silencieuse, respectueuse, délicate autant que souveraine ?

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No comment – Du site The new old Stock : http://nos.twnsnd.co

De diminution en diminution, de dépendance en dépendance, me voici donc contrainte à l’aventure inverse de la vie, autrefrois de ma vie prenant corps, m’habitant et me donnant figure, lors de se passé maintenant dépassé, et cependant vivant de la reconnaissance d’une fidélité qui ne m’abandonne pas dans cet inconnu sans mémoire, mais non pas sans parole : « Tu n’es pas seule, tu redeviens semence, disparaissant aux yeux du monde. En toi s’accomplit l’invisible, du très secret qui se recueille libre et offert au mystérieux passage de ce présent de pure offrande venant se déposer dans cet accueil de ton berceau. Néanmoins, n’oublie pas : ni le jour ni l’heure tu ne pourras connaître. Alors, en humble tâche veille sur le berceau ».

 

Geneviève Esmenjuad, 2 juin 2014

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