Entendre la plainte, des isolés, des malades, de ceux qui viennent de perdre un être cher. « Pourquoi moi ? Ce n’est pas juste. Déjà que… Qu’est-ce que j’ai fait pour mériter cela ? Qu’est-ce que j’ai fait au bon Dieu ? »  Nous l’entendons cette plainte quand nous prenons au téléphone des nouvelles de tel ou telle qui « a été testé positif ». 

C’est la Plainte dont parle Marion Muller-Colard dans son admirable petit livre (par la taille : 130 pages) : L’Autre Dieu. La plainte, la menace, la grâce (Labor et Fides 2014, Albin Michel 2017). Cette plainte, l’auteure, aumônière protestante, l’entend dans la chambre d’hôpital où elle rend visite à une vieille femme en souffrance. Et que répondre ? que dire à ces sœurs, à ces frères « tout entiers rentrés en eux-mêmes quand nous voulons leur tendre une main rassurante ? Car cette main tendue semble agir à contre-emploi : nous les atteignons du bout des doigts et ils semblent s’enfoncer plus loin encore. » 

Elle devient la plainte de l’auteure elle-même quand un virus respiratoire (et oui, déjà !) obstrue les poumons de son fils, deux mois après la naissance. Alors elle tresse son récit avec celui de Job qui a perdu tous ses biens, ses êtres chers, puis sa santé. Et elle cherche avec lui les racines de la plainte, car la plainte demeure, même après « l’été de la résurrection » du bébé. La réponse, c’est que Job a perdu sa confiance dans un dieu « contractuel », un Dieu qui rendrait le bien pour le bien et le mal pour le mal. Et la survie de l’enfant n’a pas comblé la faille que la menace avait ouverte.  

La réaction des bons amis de Job illustre le fait que « le caractère inconnu des choses qui arrivent, l’obscurité de l’avenir (nous y sommes en plein), tout cela contribue à faire de l’homme moyen un défenseur fanatique de l’ordre établi ». Retenons cela pour aujourd’hui. Et à l’inverse, tentons de supporter « la présence du malheur sans fuir ni ouvrir la bouche en vaines consolations », sans l’idée d’une compensation eschatologique, en refusant les pieuses maximes : « les voies du Seigneur sont impénétrables », et même cette idée que le souffrant participe aux souffrances du Christ car quel est ce Dieu qui me ferait souffrir pour se sentir moins seul ? 

Albrecht Dürer, Job raillé par sa femme, 96,0 x 51.5 cm, 1504 ca., Städel Museum, Francfort

Reste qu’en « crachant sa plainte », Job tient toujours à ce Quelqu’un qu’il ne reconnaît plus. Il jette ses filets dans des eaux beaucoup plus profondes que celles de ses amis (c’est notre méditation de ce Carême), vers unDieu vivant qui lui échappe et qu’il cherche. Il faudrait sortir de la plainte, intégrer la menace, renoncer à toute théologie pour entrer dans la grâce.

Mais comment réduire à une page un livre d’une telle densité qui touche au cœur et fait sans cesse lever la tête au cours de la lecture ?

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