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L’AVENIR EST ENTRE NOS MAINS

L’avenir est toujours entre les mains de ceux qui veulent bien y prendre part. Telle était la réflexion du Père Pierré, l’un des derniers prêtres internés à Dachau, lors d’un témoignage, avant d’être emporté par le Covid en mars dernier.

Après sa détention en camp de concentration, le P. Pierré, jésuite, retourna profondément transformé dans la vie religieuse. Après le déconfinement, les Français seront eux-aussi largement changés.  Et les croyants, dans quoi mettront-ils leur énergie, puisqu’ils seront privés de culte encore quelques temps ? 

Pour ce qui le concerne, le Père Pierré s’engagea dans ce qui paraissait le plus innovant pour l’époque : l’expérience des prêtres-ouvriers. Le futur pape Jean-Paul II vint d’ailleurs spécialement en France pour s’y intéresser en 1947. L’Eglise cherchait alors à se réconcilier avec le monde du travail. 

On peut se demander alors : quelles seront les solidarités essentielles après le 11 mai ? Quelles seront les recherches alternatives menées par les croyants ? Quelle sera aussi leur implication dans la chose publique, puisqu’un gouvernement, qui ne cesse par ailleurs de rappeler son « pragmatisme » et son « adaptation permanente », a décidé de les ignorer ?  

Après le 11 mai, les « déconfinés » auront aussi, comme le Père Pierré, des problèmes de santé. Un suivi et une prise en charge médicale ont fait défaut. Beaucoup d’opérations ont dû être différées. Inquiet d’un risque de rebond de l’épidémie, le gouvernement étend la « retraite prolongée » des plus fragiles. Mais comment envisager avec eux (et non pour eux) cette nouvelle étape ? 

Avec ses confrères d’infortune, « passés entre les gouttes » selon son expression, le Père Pierré s’était ouvert à de nouvelles rencontres. Il s’était formé à l’œcuménisme. Il était même allé jusqu’à dire que les grandes orientations du concile Vatican II étaient nés dans les camps. Dans le confinement présent, un nouvel imaginaire s’est mis en place. Il aura été muri par deux longs mois de retrait. Va-t-il déboucher sur une floraison de consultations, de participations, d’initiatives ? A l’inverse, le péril sanitaire sera-t-il la seule obsession ? Serons-nous en phase pour restructurer un monde multipolaire qui en a besoin ? Apprendrons-nous à mieux nous organiser au sein de l’Union européenne ?

Dans la Seconde Guerre Mondiale, le souhait d’un renouveau complet s’était fait jour. Mais l’accaparement par les tâches de la reconstruction aura été lourd. De son côté, le Président de la République a fait allusion au programme du Conseil National de la Résistance. Mais que va-t-il  rester de cette référence ? 

 En fait, la façon dont l’épidémie aura été comprise créé des chemins inconnus. Le chef du gouvernement a indiqué plusieurs fois sa méthode. Fixer une doctrine. Proposer des applications. Consulter. Mettre en œuvre. Corriger. Sauf que depuis la loi (votée de façon précipitée) sur l’urgence sanitaire, le régime est celui des pleins pouvoirs et – chose inédite – de la « navigation à vue ». Autant le confinement a été relativement « facile », autant le déconfinement laisse apparaitre une montagne de questions.  Les élus et les responsables de terrain ne tiennent pas à « porter le chapeau » de décisions mal paramétrées. Ils voulaient plus d’autonomie. Les voici en première ligne, parfois au-delà de leurs possibilités. De leur côté, les citoyens se trouvent renvoyés à leur conscience personnelle. Mais sans avoir les moyens et les éléments nécessaires à leur discernement. Pour ce qui les concerne, les croyants sont-ils nourris d’une nouvelle manière de croire et de vouloir agir ensemble pour créer des conditions d’un changement irréversible ? Mgr De Sinety a prévenu : l’effort de solidarité sera nécessairement conséquent à Paris.

Pendant le confinement, les frontières de l’appartenance, de la souveraineté, de la responsabilité, de la parole et de l’action se sont déplacées.  Mais une orientation générale se fait attendre. Les plus fragiles croûlent déjà, dans leur lutte pour la survie.

En fait, nous ne sommes qu’à l’aube d’un nouveau monde. Des années paraissent nécessaires pour se remettre d’un risque d’effondrement. Une seule chose est certaine : l’hypothèse de répliques de l’épidémie plus rapides est plausible. Une table d’orientation, où les uns et les autres, pays du Nord et du Sud, pourraient s’asseoir à part égale ensemble, fait encore défaut. Les premiers sont centrés sur leur essoufflement et leur crise du sens. Les seconds sont submergés par les besoins primaires à satisfaire. Comment dans ces conditions trouver un nouvel équilibre ?

L’après Seconde Guerre Mondiale avait donné lieu à de multiples innovations. Le Père Pierré s’en souvenait : aux rescapés et aux plus jeunes, les aumôniers d’Action catholique intimaient l’ordre de devenir adultes : « Mûrissez Messieurs, mûrissez ! ». Assurément, une nouvelle façon de s’exprimer et de faire Eglise vit le jour. Elle forma des cohortes de chrétiens militants. Les fausses clôtures spirituelles ne les avaient guère protégés. L’expérience de Dieu dans les camps les avait instruits plus que les manuels. Ils durent désormais faire le choix de « vivre en plein vent ».  N’est-ce pas le même geste de partir sur des terrains inconnus qui sera nécessaire ? L’’avenir dépend en partie  des leçons du confinement. Et des lieux et des solidarités dans lesquels elles s’inscriront.

                                                                                                      Jean-François Petit

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