Le car de toutes les rencontres

Depuis plusieurs années, des visites régulières à l’un de mes enfants installé avec sa famille à Divonne-les-Bains, petite bourgade thermale de l’Ain, à quelques kilomètres de la frontière suisse, m’ont fait découvrir cette région Rhône-Alpes et m’approcher de sa population, simplement par le biais des transports en commun.

Les cars de la compagnie Rhône-Alpes  desservent  en une heure toutes les petites ville de la région, de Bellegarde où arrivent les trains de Paris et Lyon, à Divonne en passant par  Val Thoiry, Gex, Ferney, etc.

Je prends souvent ce car en fin de journée ; il part exactement à 18h10 de la gare SNCF de Bellegarde ; Il est toujours à l’heure, rutilant, affichant tout ce que doit savoir le voyageur, les heures de départ, à la seconde près, les villages traversés, le temps qu’il fera… Je me place toujours sur le fauteuil situé derrière le chauffeur pour mieux apprécier, par le large pare-brise, la vue magnifique des paysages de ce pays montagneux. Très vite j’ai compris que cette place de choix allait me permettre aussi de lier connaissance avec les voyageurs et donner à mes périples un goût particulier.

Ce sont des habitués ces voyageurs. Ils  prennent ce car pour aller travailler et revenir chez eux, toujours aux mêmes heures. Très vite, ils se connaissent, et se reconnaissent. Ils échangent dès qu’ils arrivent quelques mots sur leur vie quotidienne : « Ca  a été le boulot ? », ou « Ta femme va mieux ?», etc.. Souvent une vraie conversation s’installe et c’est là que le rôle du chauffeur – et c’est pourquoi  je m’assoie  chaque fois près de lui – intervient : il  relance la conversation  sur le métier de chacun, les difficultés souvent, le travail, la fatigue…

J’ai remarqué que la plupart des chauffeurs de cette ligne de car sont d’origine maghrébine, leur accent ne trompe pas. Parmi les voyageurs aussi beaucoup d’Algériens et de  Marocains ; il y a aussi quelques Latino-Américains et  quelques Suisses.
Intéressée par ce qui concerne le Maroc – j’y suis née  et j’y ai vécu 15 ans – un jour où la conversation s’étirait quelque peu, j’ai osé me mêler aux propos de mes voisins : « ana oujdilla » ai-je glissé doucement. (je suis fille d’Oujda). Exclamation immédiate du chauffeur Ali  : «  Quoi, Madame, vous avez  vécu à Oujda ! Mais vous savez que moi aussi ! Mon père tenait le café juste en face du Tribunal, et on habitait à côté des Services Municipaux ! » Et j’ai un frère qui travaille aujourd’hui dans un hôtel à Saïdia ! »
Un ange est passé, nous ramenant l’un et l’autre, comme mes deux voisins immédiats, marocains aussi, dans le pays commun de notre enfance.
Le Tribunal, mon père y était juge d’instruction. Notre maison se tenait en  face des Services Municipaux. Quant à la plage de Saïdia, des kilomètres de dune au bord de la méditerranée,  aujourd’hui dévastée par le tourisme de masse, c’est le lieu de mes plus beaux souvenirs d’enfance.
La conversation reprenait. Ali, la quarantaine, a fait sa vie dans cette région Rhône Alpes ; il a une famille, des enfants qui passent le brevet et le bac, une femme qui est caissière à Carrefour. Il a obtenu pour lui et sa famille la nationalité française.  Il retourne régulièrement au Maroc mais pour rien au monde il ne quitterait la France où il se sent « comme chez lui »…

Oscar, un jeune argentin qui s’était placé à côté du chauffeur, de l’autre côté de l’allée centrale,  intervient à son tour ; il est le chauffeur d’une femme suisse riche et tous les matins il va à Genève où elle vit pour la conduire un peu partout. Lui aussi est devenu français et il est très content de sa vie ici.

Un homme d’origine algérienne, un jour, nous amusa tous : assis à côté d’une jeune fille qui n’arrivait pas à s’orienter avec son Iphone et qui lui avait demandé son aide – elle voulait aller de Gex à Ferney Voltaire – il  passa une demi-heure  à lui expliquer, dans un français malmené,  le chemin à prendre quand on arriverait à Gex ; et là, il descendit même du car avec elle pour, grands gestes à l’appui, lui indiquer  la bonne direction. Cela prit du temps et le chauffeur attendit  sans rien dire qu’il regagne sa place.

Des anecdotes comme celles-là, j’en ai à la pelle.

Dans ce car de toutes les rencontres, chacun est heureux d’échanger et notamment sur sa vie en France, pays d’adoption ou pays natal ; chacun écoute l’autre avec intérêt… Pour  les immigrés que nous sommes, Français nés en Algérie ou au Maroc, notre cœur restera à jamais lié aux  terres de notre enfance, autant que pour ces maghrébins qui sont venus en France pour vivre mieux. Depuis nous avons appris à aimer aussi la France.

Une remarque : les mots «  identité, communautarisme, immigrés, immigration, réfugiés, asile » ne  sont jamais prononcés. Chacun les a en tête puisqu’ils font l’actualité, mais dans ce car où se facilitent les rencontres, pour qui en a le goût, se vit une autre forme de politique qui consiste à partager avec son voisin quelques instants simples et  importants de la vie.

Michèle Dauger

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