LE CHANOINE TRICOLORE

Le président Emmanuel Macron est allé se faire introniser chanoine honoraire de Saint-Jean-de-Latran, à Rome. L'occasion était trop belle pour Alain Cabantous de revenir sur cette curieuse distinction canoniale qui fleure bon l'Ancien Régime.

L’occasion est trop belle qui permet de boucler cette série de l’année par un cas d’espèce. Notre président jupitérien est allé, il y a une semaine (le 26 juin) se faire introniser chanoine honoraire de Saint-Jean-de-Latran. Voilà qui, en 2018, fleure bon son Ancien Régime et brouille les repères d’une République qui se veut laïque parfois jusqu’à la caricature.

Emmanuel Macron

Si, sans exception, au moins depuis feu René Coty en 1957, tous les présidents ont accepté le titre, plusieurs ont quand même refusé de se déplacer pour le recevoir officiellement. D’autres en profitèrent pour manifester parfois bruyamment leur attachement, non désintéressé, au catholicisme. Tout le monde se souvient du discours de Sarkozy en 2007 dont l’une des phrases ne fit pas vraiment l’unanimité même au sein du clergé : « Dans la transmission des valeurs et de l’apprentissage de la différence entre le bien et le mal, l’instituteur ne pourra jamais remplacer le curé ou le pasteur ». On sait peut-être moins que cette titulature religieuse honorifique n’est pas la seule dont peut se prévaloir un président français. Une fois élu, il devient ipso facto, chanoine d’autres sièges cathédraux : Angers, Le Mans, Lyon, Cahors, Chalons mais aussi Saint-Jean-de-Maurienne ou Embrun qui ne sont plus des diocèses ! Et pour faire bonne mesure, il est aussi membre des chapitres de Saint-Hilaire de Poitiers, Saint-Martin de Tours, Saint-Germain des Prés à Paris et Notre-Dame de Cléry (diocèse d’Orléans) dont plus aucun n’existe. Et pour finir, coprince d’Andorre avec… l’évêque d’Urgel ! C’est ce que l’on appelle le cumul des titres. Pratique classique dans le monde clérical d’avant 1789.

Henri IV (1553-1610)

C’est le roi Louis XI qui est à l’origine de cette curieuse distinction canoniale. Débiteur du Saint-Siège, il cède en 1482 les substantiels revenus de l’abbaye bénédictine de Clairac à Saint-Jean-de-Latran, église-mère de Rome et cathédrale de son évêque, le pape. Comme souvent, les versements furent très irréguliers voire suspendus lorsque catholiques et protestants se massacrèrent après 1560 pendant près de quatre décennies. Devenu roi de France, donc catholique, Henri IV reprit la tradition financière en échange de quoi, le chapitre romain lui érigea une statue, s’engagea à célébrer une messe pour le royaume chaque 13 décembre (qui existe toujours) et donna au souverain le titre de « premier et unique chanoine honoraire. ». Supprimée en 1791, la rente fut rétablie entre 1815 et 1848 puis de 1851 à 1871 date à laquelle elle fut définitivement abolie non sans un dernier avatar. Après les tensions entre le Saint-Siège et la République (1924-1926), Aristide Briand se fendit d’un ultime don à Rome.

Il n’empêche. Sans ne plus verser aucun denier, nos présidents restent et demeurent chanoines. Qu’est-ce à dire ? Un chanoine séculier(1)Il existe aussi des chanoines réguliers qui sont des congrégations obéissant à la règle de saint Augustin., en principe, est rattaché à une cathédrale ou à une collégiale. Avec d’autres confrères, il participe à la célébration des offices, conseille l’évêque et même jadis procédait à son élection (pratique qui existe encore dans quelques diocèses suisses ou allemands). Avant 1789, les chanoines possédaient souvent des prébendes assez élevées, vivaient dans l’opulence en échange d’une activité religieuse cérémonielle somme toute réduite. En dépit de l’érudition indéniable de bon nombre d’entre eux, ils avaient mauvaise presse, se trouvaient aisément brocardés et, au XVIIIe siècle, apparaissaient à beaucoup comme des parasites. Heureusement nos présidents ne sont qu’honoraires. Autrement dit, ils gardent leurs titres sans en exercer la fonction. Ouf !

Néanmoins, après la séparation des Églises et de l’État, le paradoxe reste brutal et incongru. Si la fille ainée de l’Église est devenue plus que jamais un pays déchristianisé au moins dans son acception comptable, elle donne l’impression insolite de demeurer attachée aux privilèges de… l’Ancien Régime. Comme si, inconsciemment, elle n’en finissait pas de regretter la décapitation de son roi en 1793 et de cultiver, même avec l’appui douteux de titres-naphtaline, son rêve de monarchie républicaine.

Et si cet été vous allez visiter Saint-Jean-de-Latran, pensez au moins à notre chef d’État !

Alain Cabantous

 

Notes   [ + ]

1. Il existe aussi des chanoines réguliers qui sont des congrégations obéissant à la règle de saint Augustin.

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