Le Christ juif

On ne peut pas comprendre le nouveau testament en oubliant qu’il est ancré dans la pensée et la tradition juives, même dans ce qui paraît éminemment chrétien. Voilà la thèse que le rabbin orthodoxe américain Daniel Boyarin expose dans son dernier livre publié en France et que Christian Manuel analyse dans cet article.

On ne peut pas comprendre le nouveau testament sans rappeler qu’il est ancré dans la pensée et la tradition juives, même dans ce qui paraît éminemment chrétien.
Voilà la thèse que le rabbin orthodoxe américain Daniel Boyarin expose dans son dernier livre publié en France.

 

Le christ juif couvCet ouvrage (1)Daniel BOYARIN, Le Christ juif,  Éditions du Cerf, 2013 séduira ceux qui voudraient mieux comprendre la tradition vivante dans laquelle la parole de Ieshouah de Nazareth a pu résonner. Son auteur allie la grande érudition d’un rabbin orthodoxe à une vaste culture universitaire de « scholar » américain(2)Professeur de culture talmudique aux départements d’Études du Proche-Orient et de rhétorique à l’université californienne de Berkeley, États-Unis.

Trois textes-clé sont analysés, en contrepoint à l’Evangile de Marc : le chapitre 7 du prophète Daniel, écrit vers 161 avant notre ère, et deux apocryphes : les Similitudes (qui font partie du Livre d’Enoch) et le 4e livre d’Esdras, contemporains de l’évangile de Marc, au 1er siècle.

L’auteur insiste sur une idée force : le nouveau testament est profondément ancré dans la pensée et la tradition juives de l’époque du Second Temple, même dans ce qui paraît éminemment chrétien : divinité duelle (Père et Fils) — déjà présente dans la civilisation cananéenne, Rédempteur à la fois homme et Dieu, souffrant et mourant dans sa mission salvifique.

Plus spécifiquement, l’auteur tente d’éclairer les fondements théologiques de l’expression « le Fils de l’Homme », restée si obscure pour beaucoup.

On trouve en Daniel 7 un tableau de deux figures divines, un Ancien des jours assis sur un trône, un comme un fils d’homme, plus jeune que l’Ancien des jours, appelé à siéger aussi sur un trône dans une sorte de passage du pouvoir royal qui lui confère souveraineté sur la terre. Le fils d’homme est certainement une figure divine car associée aux multiples occurrences de manifestations théophaniques (chevaucher les nuées). La fusion progressive de cette image avec celle d’un roi davidique conduit à l’idée d’un Messie divino-humain qui sera appelé Fils de l’Homme, en écho à Daniel.

Les Similitudes, reprenant Daniel, mettent en scène l’Ancien des jours et le Fils de l’Homme, figure divine de justice et Rédempteur divino-humain.

Le Livre d’Enoch permet d’identifier le couple Ancien des jours/Fils de l’Homme à une relation Père/Fils. De plus, ce Fils a des caractéristiques s’accordant aux idées qu’on se fera un peu plus tard de Jésus : pré-existence du Fils à toute chose, identification du Fils au Messie, glorification du Fils. Le Fils, glorifié et investi du pouvoir de Jugement, assis sur un trône, constitue une seconde personne divine. Ainsi, les fonctions de Fils d’homme en Daniel passent dans celles du Fils de l’Homme/Messie décrites en Enoch.

Dans les Evangiles, les deux termes, Fils de l’Homme et Fils de Dieu sont appliqués à Jésus. Dans Marc, Fils de l’Homme renvoie à une figure céleste ; alors que le Fils de Dieu renvoie au roi Messie d’Israël, de la maison de David. Le Christ est le Messie, nous dit Jean (1,41) : « nous avons trouvé le Messie, ce qui traduit signifie Christ »

L’innovation immense des Evangiles c’est de dire que le Fils de l’Homme EST DEJA LA !

La créativité, de la part de Jésus et de ses disciples, s’inscrit au sein du monde textuel et interprétatif juif du 1er siècle… Car toutes les idées sur le Christ sont anciennes, mais la nouveauté, c’est que Jésus accomplit les Ecritures !

Boyarin écrit par ailleurs des pages originales, presque provocantes, sur la position de Jésus vis-à-vis des pratiques alimentaires (la cacherout). Jésus fait ici deux choses : souligner l’hypocrisie de certains pharisiens, et montrer combien les exigences éthiques peuvent être masquées par des exigences formelles. Il ouvre la voie à une compréhension beaucoup plus profonde de la Torah à laquelle invite tout le passage de Mc 7,14-23, en particulier : « Entendez-moi tous et comprenez ! (v14)… », et plus encore le verset 16 omis par plusieurs traductions mais pas par la Bible de Jérusalem : « Si quelqu’un a des oreilles pour entendre, qu’il entende ! », plus proche du grec si l’on traduit : « Que celui qui peut contenir, qu’il contienne ». Ici s’affrontent, selon Boyarin, les pharisiens de Jérusalem au monde Galiléen auquel appartient Jésus.

Enfin, l’auteur s’arrête sur l’idée d’un Messie souffrant. Une analyse serrée des textes (Marc 8,31 en écho à Dn7, 27 et au delà à Isaïe 53,3 ; Mc 14,62, et 14,61 b-62 ; Mc 14,61-64) montre que souffrance, mort et exaltation ne sont pas nécessairement des constructions postérieures à la crucifixion qui auraient été établies par les premiers disciples, mais peuvent s’enraciner dans une tradition antérieure.

Ce livre prête certes à diverses critiques : structure parfois confuse, répétitions, fautes de syntaxe ou de traduction nombreuses, résurgences intermittentes d’un style de vulgarisation américain qui détone ici. Par ailleurs, on ne peut qu’éprouver un certain malaise à voir l’édifice de la démonstration ne reposer en fait que sur deux textes : Daniel chapitre 7 et l’Evangile de Marc, considéré par Boyarin comme le plus ancien. Enfin, l’auteur laisse parfois croire à l’originalité de certaines vues connues de longue date par le monde scientifique. Mais peu importe, il faut lire ce livre !

Christian Manuel

 

Notes   [ + ]

1. Daniel BOYARIN, Le Christ juif,  Éditions du Cerf, 2013
2. Professeur de culture talmudique aux départements d’Études du Proche-Orient et de rhétorique à l’université californienne de Berkeley, États-Unis

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