Le Cirque de la Résurrection

MasquesRien de provocateur ni de sacrilège dans ce titre, mais la simple traduction de l’américain « Resurrection Circus », l’extraordinaire spectacle que pendant un quart de siècle, jusqu’en 1998, la troupe du « Bread and Puppet » (Pain et Marionnette) a donné chaque été dans un grand cirque naturel du Vermont, aux États-Unis, à la frontière du Québec. J’ai eu la chance d’y participer pendant une dizaine d’étés, et de merveilleux souvenirs me sont revenus à la mémoire quand j’ai appris, en décembre dernier, que le Bread and Puppet et son directeur Peter Schumann fêtaient leur 50ème anniversaire. Vous pourrez sur leur site internet savoir et voir tout, ou presque, à leur propos. Mais rien de plus.

Je voudrais, c’est une gageure, faire un peu partager le coup de coeur qui nous prenait quand nous voyions surgir de derrière  la cime des sapins de gigantesques marionnettes, têtes de lavandières coiffées d’un foulard, bras tendus portés au bout de grandes perches, ou quand dévalaient de la colline d’immenses visages d’anges dont les ailes immenses de draps blancs flottaient  au vent. Et tout en bas, les porteurs couraient à toute vitesse.   Ensuite, dans la nuit  le monstre de la guerre, gigantesque marionnette grimaçante brûlait longtemps en éclairant les visages de milliers de  spectateurs.

Bread and PuppetLe spectacle avait commencé vers cinq heures de l’après-midi devant dix mille, vingt mille, jusqu’à soixante mille personnes le dernier été (leur succès grandissant a été la cause de l’arrêt sinon de la ruine des Domestic Resurrection Circus du Bread and Puppet).  Le scénario était toujours le même : un temps de paix et de danse autour d’un arbre de mai, un temps de guerre quand des dizaines d’enfants vêtus de cirés noirs accouraient du fond de l’horizon pour brûler les petites fermes de bois installées sur la prairie,  un temps de résurrection avec des anges surgis de partout. Théâtre politique, le Vietnam, l’Irak, Wall Street… s’y sont tour à tour invités.

Mais au cœur de l’été, la nature : collines, forêt de sapins, prairie immense, jouait un rôle de premier plan. Qu’il fasse beau, qu’il vente ou qu’il pleuve. Un jour, alors que la troupe célébrait la Genèse, qu’une centaine de parapluies blancs venaient de s’ouvrir d’un coup, et qu’une voix lançait un tonitruant : « Water », une ondée soudaine est tombée du ciel. Et un peu plus tard, c’est logique, un arc-en-ciel a enjambé le paysage.

La troupe se produisait aussi et se produit encore dans de petits villages avec parade au son d’une fanfare, défilé sur de longues échasses, et forme brève sur la place. Par exemple « The White Horse Butcher »  (le boucher du cheval blanc) : un bonhomme en noir, à la silhouette cabossée, au visage coiffé d’un gros masque à chapeau,  repère à la longue-vue un cheval blanc (sous un drap blanc un acteur coiffé d’une tête de  cheval et un autre accroché à sa taille), puis l’abat. Alors surgit un ange blanc sur échasses qui enjambe le cadavre, et le cheval se relève, chevauché par l’ange, et s’éloigne au fond de la place.

Même simplicité et même force avec  « Joan of Arc » (Jeanne d’Arc). Sur un plateau de bois, tous les acteurs sont enveloppés des pieds à la tête d’un drap gris. Ils sont regroupés par trois : le personnage central est couvert d’un nez gigantesque, les deux autres, à gauche et à droite,  d’une oreille aux mêmes proportions. Ils sont tous chaussés de pataugas. Plusieurs trios ainsi formés encerclent une silhouette entièrement drapée de blanc et chaussée de galoches. Le procès peut commencer.  Question des juges : « Plof, Plof, Plof ». Réponse de Jeanne : « Clac, Clac, Clac ». Puis le rythme s’accélère, les formes grises se rapprochent de la silhouette blanche, l’encerclent, la font disparaître. Alors, après un dernier claquement,  surgit et s’élève à la verticale de la masse sombre, la flamme blanche d’un drap .

Une petite troupe d’acteurs, marionnettistes et musiciens vit en communauté autour de Peter Schumann, dans le Vermont. Mais le recrutement principal se fait sur place, et au gré des déplacements.  En effet, pas besoin de dispositions artistiques confirmées, ni de longues répétitions pour porter un masque, suivre un défilé,  ni même pour participer à la fabrication en ateliers de ces grands masques de carton bouilli.  Le Bread and Puppet diffuse depuis 1984 un  manifeste intitulé : « Why cheap art ? »  (Pourquoi un art bon marché ?) Un art « pauvre », minimaliste quoique souvent monumental. « Art is not business ! Il n’appartient pas aux banques et aux investisseurs. Art is food.  L’art doit être bon marché et accessible à tous. L’art calme les souffrances . L’art réveille les endormis. L’art combat la guerre et la stupidité (…) L’art est comme du bon pain ! L’art est comme les arbres verts ! L’art est comme les nuages blancs dans un ciel bleu !  Art is cheap ! Hurrah ! »

Sujet de débat à Saint-Merry ?

 

Jean Verrier

 

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