Derrière la simplicité poétique du conte, Jacqueline propose un partage complice des « choses essentielles » de la vie.

D’où me vient cette passion pour le conte

Le jour où j’ai demandé du papier et une enveloppe à ma mère, je savais rédiger quelques phrases. Je voulais envoyer un courrier à ma Grand-Mère qui était venue la veille passer le dimanche avec nous. J’avais écrit « qu’elle était aussi tendre que le gigot qu’on avait mangé ensemble ». C’était la plus belle déclaration d’amour que je pouvais lui faire, la comparer à un met de fête, que j’avais savouré avec tant de plaisir. Imaginez l’émotion de ma Grand-mère. Depuis ce jour-là, elle a correspondu avec moi pendant plusieurs années. Elle venait tous les dimanches, nous nous écrivions dans la semaine. Elle n’habitait pas loin … à une demi-heure de marche de chez nous. Je venais d’entrer dans l’univers du conte.

Me trouver dans la peau d’un mulot poète

Il a le pouvoir d’exprimer des évènements, des émotions par des images, des histoires qui peuvent parler à chacun. Je cherche toujours ceux qui ont un sens, quand il s’agit de mes récits de vie, il en est de même. C’est aussi laisser toute liberté d’interprétation au public qui écoute. L’histoire devient personnelle pour chacun et fait écho à son expérience de vie.  Mes contes préférés sont ceux des Inuits avec leurs images fortes des grands espaces, entre ciel et glaces. J’aime les contes de sagesse, venus d’Orient. Ceux dont les héros sont des animaux me plaisent beaucoup. Lorsque je me suis bien imprégnée de l’histoire, il m’arrive souvent de me trouver dans la peau d’un mulot poète, de réagir comme la femme phoque.  

Avant le confinement, je suis allée à l’atelier biblique de Fleury-Mérogis, animé par Dominique. Choisir un conte, dans ce contexte, était délicat. Enfin j’ai pensé que le conte inuit très ancien où les humains épousaient des animaux pouvait être entendu. Mais voilà que le corbeau, marié à une très belle créature, veut prendre une autre épouse que la sienne pourtant dotée d toutes les qualités. Celle-ci apprenant la nouvelle est sidérée, mais au lieu de dire qu’elle est détruite, qu’elle n’est plus rien, elle appelle la grande et la petite Ourse dans la nuit polaire et leur offre les parties de son corps ; elle s’éparpille et disparait dans le ciel. Les douze détenus de cet atelier avaient été très touchés, pour preuve leur silence et leur écoute. Le conte, espace de rencontre

Le conte est un espace de rencontre

J’aime beaucoup raconter aux adultes, aujourd’hui, je ne vais plus dans les écoles, mais je raconte à l’occasion de fêtes ou d’anniversaires. A Noël dernier, j’étais chez des amis de St Merry, avec leurs enfants et petits-enfants. Evidemment il y a eu un moment pour les contes et mes récits de vie en Proche Orient. Aujourd’hui, j’enregistre tout ce que j’ai écrit. La voix permet une proximité sensible que j’ai exploitée pendant le confinement, une autre façon d’être conteuse. Retrouver l’autre, un réconfort dans la tristesse, une présence dans la solitude. Ce sont des podcasts, des « samaritains » comme je l’ai écrit au moment des obsèques de notre amie Isabelle. 

Le conte, chemin pour me découvrir

La dernière fois, à Fleury-Mérogis, j’ai raconté une histoire vraie qui m’a accompagnée toute ma vie, celle d’un coquelicot rencontré au désert. Cette fleur avait germé dans un berceau de pierre, elle me signifiait que la vie est plus forte que la mort. Cela m’avait tenu dans mes déserts parisiens. Une fois l’histoire racontée, dans le but d’un échange, Dominique demande « C’est quoi, pour vous, le coquelicot de Jacqueline ? » On murmure, le désert, c’est la prison et le coquelicot, c’est la famille. Soudain, une voix bien déterminée se fait entendre : « Vous n’avez jamais pensé, que c’était vous le coquelicot ? » J’ai répondu : « Non, jamais ! » 

Il avait vu ce que je n’avais pas vu. Rentrée chez moi, je me suis reconnue dans le miroir que ce détenu m’avait tendu. Oui, c’est moi, le coquelicot qui a fleuri en Jordanie, une terre inconnue, dépouillée de tout. Il avait complété mon histoire. Ma reconnaissance est grande envers lui. Un moment de grâce, dans cet atelier. Pour moi, conter est le bonheur de rencontrer l’autre et de partager, quelles que soient les situations. À moi d’inventer !

Jacqueline Casaubon

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Jacqueline Casaubon

Jacqueline Casaubon est conteuses. Elle écrit des récits de vie («Empreintes et Tissages d’hier et d’aujourd’hui », à paraitre). Des poèmes illustrés de ses peintures. Les psaumes et d'autres textes de la Bible lui ont donné l’occasion de les actualiser.

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