© Unsplash-By Jon Ottosson

Le défunt responsable

« Qu’un jour en lucide reconnaissance, rendant librement mon dernier souffle, je me sente enfin autorisée à me dire “défunte” ». Par Geneviève Esmenjaud
© Unsplash-By Jon Ottosson
© Unsplash-By Jon Ottosson

J’aime les mots, savourer le goût de vie dont ils ont été imprégnés par les humains qui en ont fait l’expression de leur vécu, afin de l’offrir en partage à leurs proches dans leur commune langue ; et déjà j’apprécie cette étonnante référence à notre langue, cet organe fondamental qui permet tous les babillages de tous les peuples de tous les temps.

Et pourtant les mots vieillissent, tombent en désuétude, victimes de la mode, appauvris d’expérience, et nous perdons de l’héritage. Je pense à la richesse du vieux mot « défunt », qui dit tellement plus que « mort » ou « disparu ».

« Défunt » est la traduction du mot latin « defunctus » venant du verbe déponent « fungor », disant à la fois un état passif et une forme active : celui qui s’est acquitté, celui qui a accompli ; et de quoi s’agit-il ? De sa tâche de vivant.

J’aime cette richesse de sens telle que reconnue par l’entourage de ce défunt : oui il a terminé sa tâche, il entre dans le temps du repos pour lui-même, avec l’accord de ceux qui peuvent désormais considérer l’ensemble de son œuvre, dans le temps dévolu à cette tâche, dont le sens se révèle en sa fin.

Mission accomplie… Mission réTout est achevéussie…
Peut-on alors parler d’un accomplissement ? Parler au nom de ce défunt qui n’a peut-être pas tout confié de ce sens qu’ il a plus ou moins consciemment voulu donner à son temps de vie ?

Mais n’est-ce pas aujourd’hui , tant que je suis moi conscient d’être en vie, qu’il m’importe d’avoir ce regard sur la tâche que je pense avoir à accomplir ici-bas, durant mon temps de vie responsable, afin de m’approcher aussi sereinement que possible de ce terme, s’il m’est donné d’en considérer lucidement l’approche ? Oui j’aimerais m’en approcher lucidement ainsi, et que tel soit le sens des années qu’il me faut encore vivre durant ce que nous appelons « vieillesse ».

Mais j’aimerais, au fond de moi, bien autre chose : s’il me semble, en toute honnêteté, qu’avec les forces qui me restent, je m’acquitte de mon mieux de la tâche que je crois mienne, la question parfois me taraude : quand pourrai-je dire qu’en fin moi « j’ai accompli », qu’il est enfin venu le temps de ce repos promis et mérité ? Quand me sera donné le signe du départ ? Par qui ? Quel est son responsable ? Son acteur ?

Question tabou, interdite non tant d’être pensée, que d’être prononcée

Il faut donc accepter d’être seul avec soi pour oser l’aborder. En silence et en paix dans le fond de son cœur, ce qui veut dire de sa pensée, de son intelligence offerte aussi honnêtement que possible aux lumières secourantes, aux souffles d’intuition. Oui, quelle est donc cette tâche dont je suis responsable ?

Mais rien d’autre sans doute que de laisser une conscience de liberté vivre l’épreuve de l’incarnation : cette aventure d’avoir ou plutôt d’être un corps, une chair vulnérable à nos fragilités, dépendances, blessures, et toutes peurs, et l’obligation de vivre la réalité du temps et des choses, autant que nos désirs et nos rêves ; et cela alors que nous vivons dans une société soumise à la perversion des idées des discours : toutes ces forces de mensonge de haine et destruction, alors pourtant qu’en même temps nous voulons offrir en partage lumière paix et joie, que nous reconnaissons la fécondité de l’intelligence, ses inépuisables découvertes, et capacités de puissance : pour le meilleur autant que pour le pire.

Oui tout cela est donné à vivre, mais non pas dans l’abandon à la fatalité de la seule fragilité, mais dans la confiance à l’offrande de délivrance reçue et éprouvée dans l’indubitable de toute chair humaine, par cette force divine du mystère de la Croix, qui a affronté, traversé et vaincu le plus douloureux destructeur de cette condition charnelle humaine, triomphe de la vie sur les forces de mort.

Voilà l’enjeu de l’aventure

C’est donc à cette épopée que chaque humain est appelé à coopérer durant son temps de vie charnelle par la lucide acceptation, en sa conscience, d’être ce lieu offert jusqu’au terme qui ne dépend pas de son choix mais de son espérance.IMG_4501

Les grandes découvertes contemporaines de la biologie, la génétique, nous font voir origine et fin de vie non plus comme des fatalités mais des moments cruciaux par lesquels chacun se reconnaît inscrit dans la grande aventure de la vie, son projet mystérieux, car dépassant la puissance de nos recherches et intuitions.

Mais dans un cas : l’origine, le pouvoir d’appeler à la vie, nous, humains, désormais nous savons, nous pouvons, nous nous autorisons et même nous encourageons à en user. Dans l’autre, le départ de la vie, nous sommes incertains sur les moyens encore, mais surtout sur la personne responsable : chacun soi-même, selon sa lucidité reconnue ? Qui donc nous autorise à penser jusqu’à ce terme de liberté de pouvoir, à prendre tant de risques, engageant du même coup une humanité souvent immature ?

Tant de mythologies proposent leur réponse, et souvent, à tant d’audace, d’outrecuidance, opposent la punition.

Quoique l’enjeu paraisse différent, la figure de Marie, dans le christianisme, peut apporter un éclairage. Avant d’énoncer son fameux « Fiat », elle a posé une question de réalité humaine, charnelle, prouvant qu’elle avait sa liberté de penser. Puis elle a reçu d’Élisabeth une confirmation qu’elle n’était pas victime de son propre fantasme.

Fra Angelico Annonciation

Et alors elle se tut. Elle n’a mis nulle autre personne dans la confidence de son aventure, qui cependant lui faisait courir tant de risques ; nulle parole à ses parents, à son mari Joseph, son rabbin (ou toute autorité spirituelle ou politique). Non elle était seule dans sa relation à son Dieu : car qui donc était l’ange, sinon une mystérieuse voix en sa conscience ? Donc pas d’intermédiaire humain entre elle et son Dieu, cette « arche », cette puissance originelle de toute vie et autorité ; en dehors de laquelle on peut être « an-archiste ». Quand sont en jeu la mort la vie, l’acceptons-nous avec le risque de l’indubitable ?

Marie est le parfait modèle de cette liberté offerte à la conscience humaine, de reconnaître la justesse de cette intime parole essentielle, lorsqu’elle se met sincèrement totalement à l’écoute de qui croise respectueusement sa route, sans chercher à lui imposer nul pouvoir que la reconnaissance en harmonie de résonance avec son intuition sereine et vivifiante.

+

Dans les moments solitaires et cruciaux de notre vie, osons donc, – dans le silence de nos discours – osons être à l’écoute de la voix qui s’offre à chacun en sa conscience, sans la contraindre ni la troubler, plutôt l’appel d’une brise légère passant devant la grotte, faite de chair humaine, où encore se tapit sa conscience.

N’est-il pas temps d’oser ? De s’y sentir autorisé par cette « arche » évoquée par Jean dans son Prologue, qui veut la vie depuis son origine jusqu’à l’épanouissement insaisissable en son terme ?

Qu’un jour en lucide reconnaissance, rendant librement mon dernier souffle, je me sente enfin autorisée à me dire « défunte ».

Geneviève Esmenjaud

Tags from the story
, , ,

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *