Le mariage : des histoires de familles

Dans le cadre de l’atelier « Synode sur la Famille », l’historien Alain Cabantous nous a proposé une conférence le 8 février 2015 autour du mariage. Voici l’essentiel de sa passionnante intervention.

Dans le cadre de l’atelier « Synode sur la Famille », l’historien Alain Cabantous nous a proposé une conférence le 8 février 2015 autour du mariage. Voici l’essentiel de sa passionnante intervention.

« LE MARIAGE : HISTOIRES DE FAMILLES »

Il ne s’agit pas ici de retracer l’histoire du mariage – l’un des fondements de la structure sociale – mais plutôt de montrer de quelle manière les instances (Etats, Eglises, familles et individus) qui entendent contrôler le mariage le font et comment leurs intérêts peuvent à la fois converger et s’opposer.

1 – Les Etats

Une constante : la cellule familiale fondamentale, le père monarque domestique (en régime chrétien on évoquera même le « prêtre domestique ») et donc contrôle nécessaire du mariage qui globalement fonde la famille.

Le droit romain institutionnalise un certain nombre de règles :

  • Monogamie, l’union charnelle non nécessaire pour valider le mariage, consentement des époux mais de rang social égal, légitimité des ruptures et divorce mais d’abord
    à l’initiative de l’époux, devoir de fidélité mais juridiquement sanctionné seulement à l’encontre de l’épouse (J. Gaudemet, Le mariage en Occident).

Les règles du droit romain vont influencer fortement d’une façon ou d’une autre le cadre du mariage chrétien qui ne dégage une originalité qu’après le IVe siècle.

Puis va servir de référent lorsque s’affaiblit la puissance publique dans les premiers siècles du haut Moyen-Âge.

La lente ré-affirmation du pouvoir d’Etat ne modifie pas l’organisation du mariage à partir des fondements chrétiens que la puissance publique fait siens. Mais les ambitions des monarchies occidentales à vouloir contrôler le pouvoir spirituel et par là cette institution du mariage, sorte de garantie de la stabilité de l’Etat lui-même, vont modifier jusqu’à la nature de cette union. Mise en valeur au 17e siècle chez les juristes de la notion de contrat qui ouvre une brèche dans la dimension purement religieuse du mariage et favorise l’instauration chaotique mais réelle du mariage civil (pour une brève période dans l’Angleterre révolutionnaire – 1653-1660) puis Danemark 1684 mais surtout au 18e siècle : Autriche-1784 ; France avec l’état civil pour les protestants 1787 puis 1791 et 1792 et 1804 ; Suède 1794).

Ce mariage qui reprend des aspects du mariage religieux dans sa dimension sociale (publicité, consentement, témoins) autorise le divorce (France de 1792 à 1816 puis à partir de 1884)

2 – Les Eglises

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Au moins jusqu’à la fin du IVe siècle, les chrétiens se marient comme les autres, dans le cadre juridique romain et privativement. Ce n’est que peu à peu avec l’élaboration du droit canon que le mariage chrétien va acquérir quelques spécificités : consentement réciproque, union charnelle nécessaire pour valider l’union, ouvert à tous (même si l’âge élevé de la femme ou le degré de consanguinité – jusqu’au 7e degré influence du droit germanique-rameneé au 4e avec Latran IV en 1215 – peuvent constituer des obstacles dirimants -, fidélité réciproque. Mais hésitations et débats au sujet des motifs de rupture matrimoniale et de la répudiation d’une femme adultère).

– souligner aussi l’influence des écrits pauliniens (Eph 5, 24-32 entre autres) : l’état de virginité est supérieur à l’état de mariage mais surtout le parallèle entre Christ-Eglise et époux-épouse et la question du mariage comme sacrement-mystère (cf à ce sujet l’analyse exégétique de Martin Luther dans La captivité babylonienne de l’Eglise (1520).

– selon les régions de l’Europe occidentale, s’instaurent des rites particuliers qui dessinent les contours variés du mariage chrétien ; présence ou non d’un prêtre, échange d’anneaux ici, voile là, etc. Mais le plus souvent à l’extérieur de l’église pour la publicité de l’acte.
Ce n’est qu’au cours des temps modernes que la célébration du mariage se fera dans l’église puisque messe il y aura.

– mais aussi débats théologiques – en fait depuis les pères de l’Eglise – sur la répudiation, les causes de rupture, devenues plus strictes avec le XIe siècle, le remariage et la nature sacramentelle du mariage. Plusieurs conciles l’évoquent plus ou moins clairement (Vérone début XIIe, Latran IV en 1215 mais surtout concile de Florence en 1438) ;

Pour Thomas d’Aquin c’est un sacrement suspect, « le moins spirituel des sacrements », pour d’autres il s’agit d’établir une sorte d’encadrement spirituel à la concupiscence.

C’est lors de l’une des dernières sessions du concile de Trente que les fondements du mariage catholique seront réaffirmés (décret Tametsi, 1563) : un sacrement (contre Luther), l’égalité homme-femme, le consentement mutuel suffit, l’indissolubilité, les degrés de consanguinité
(4e degré plus consanguinité spirituelle- parrain-marraine/filleuls. Le catéchisme du concile à l’usage des prêtres (1565) précisera que la première finalité du mariage c’est le soutien mutuel entre époux et la deuxième la procréation.

On notera que les textes qui désignent le mariage comme sacrement ne parlent jamais d’amour entre les futurs…

3 – Familles et individus

Le rôle des familles, bien avant celui des individus, est essentiel puisque dans les sociétés occidentales, longtemps massivement rurales et peu mobiles, il y a une nécessaire endogamie – qui se maintient encore dans la plupart des milieux – et lorsque le niveau social des familles l’autorise, le mariage c’est l’alliance de deux patrimoines même modestes.

Le consentement appartient d’abord aux pères (établissement de rites, gestes plus que paroles, pour signifier l’acceptation ou le refus de la demande)

Une toute puissance paternelle plutôt rurale encore en plein XIXe siècle. Dans les villes, l’immigration permet d’échapper en partie au carcan et la pression communautaires.

Très souvent ce consentement, pour les familles, vaut mariage dans beaucoup de provinces ; D’où cohabitation des jeunes gens et possibles naissances  « illégitimes » (un quart des naissances dans l’Angleterre du 18e siècle) ou conceptions prénuptiales de plus en plus nombreuses (en France jusqu’à 30% de conceptions prénuptiales dans les années 1780, on note un recul au cours du XIXe siècle peut-être moins dû à la moralisation de la société qu’à un meilleur « contrôle » des conceptions).

Cette cohabitation permettait aussi de s’assurer de la fécondité de la future.

C’est donc pendant des siècles la domination de la décision paternelle que fait essentiellement le mariage. Mais là aussi variabilités sociales assez nettes (les témoignages de la littérature sont à prendre en compte pour illustrer cette diversité voire ces évolutions Shakespeare, Molière, Racine, Marivaux ou Balzac et quelques autres…).

4 – Les relations conflictuelles entre les acteurs

On en retiendra trois importantes.

  1. La question des mariages clandestins tenus pour valides par l’Eglise, refusés par les familles et la puissance publique. En France, textes importants de 1556 ou de 1629 qui développent en creux une théorie laïque du mariage en obligeant le consentement paternel et en interdisant les mariages clandestins (punition des mariés qui peuvent être déshérités) ; contestation de leur validité pourtant reconnue par l’Eglise de Rome. Les Eglises protestantes sont sur la ligne de l’Etat.

Sous la pression du pouvoir laïque et même si certains théologiens estiment que c’est Dieu lui même qui « inventa » le mariage clandestin avec Adam et Eve unis sans témoins !!!, l’Eglise va devoir reconsidérer sa position et encadrer l’institution, c’est à dire cléricaliser le mariage : présence obligatoire d’un prêtre qui n’est pourtant que témoin et signe de la communauté puisque ce sont les époux qui sont ministres de ce sacrement catholique, célébration dans l’une des deux paroisses des conjoints, publication de bans, témoins.

  1. b) Le mariage comme sacrement : difficile acceptation des populations, d’autant que l’Eglise romaine fait de la consommation charnelle un élément de validité. Elle tente de s’opposer souvent en vain à la cohabitation prénuptiale et remet en vigueur (au XVIIe siècle) les fiançailles comme promesse préalable (jusqu’à les faire célébrer le jour même du mariage)

Mais là aussi une certaine autonomie des familles, une multiplication de pratiques (maraichinage, albergement, night courtship) qui soulignent à la fois une certaine liberté eu égard à la norme de la morale sexuelle prônée par les clercs. Mais de telles pratiques s’exercent souvent sous contrôle familial ou communautaire notamment dans les campagnes.

Dans les villes, surtout à partir des années 1760 et plus encore dans le premier XIXe siècle, beaucoup d’unions libres, notamment dans les milieux populaires, avant que les enfants ne soient légitimés par le mariage des parents. A Paris et dans certaines villes de province, la Société saint François-Régis tente dans les années 1820-1850 de faire régulariser religieusement ces unions

  1. c) Autre clivage culturel entre société et Eglises, le discours sur les finalités du mariage évolue sous l’influence d’une moralisation sensible face « au péché de chair » et à ses multiples dérives, ce, au cours du XVIIe siècle (possible influence janséniste comme cet extrait d’un ouvrage de 1664 les mariés ne s’engagent dans ce sacrement que pour donner des enfants au monde de sorte que, lorsqu’ils agissent pour une autre fin, ils doivent savoir qu’encore qu’ils demeurent dans les bornes du mariage, ils ne laissent pas de blesser en quelque sorte la pureté de ses lois et de ses devoirs.

Peu à peu décalage culturel accru entre Eglise et société puisque la dogmatique n’est jamais mise à l’épreuve de l’expérience humaine ;

C’est d’ailleurs cette théologie rigoriste du mariage associée à la dénonciation des « funestes secrets » (entendez le contrôle volontaire des naissances) qui participera de l’éloignement d’un certain nombre de gens vis-à-vis de la pratique religieuse et des sacrements en général.

L’évêque du Mans en 1850 : « On ne trouve presque pas de jeunes époux qui veuillent avoir une trop nombreuse famille. Et ils ne peuvent pas raisonnablement s’abstenir de l’acte conjugal. Aux murmures de leurs confesseurs, ils opposent l’abandon aux sacrements…

Le mariage, lui aussi « fait social total » (M.Mauss), ne fut pas fixé une fois pour toutes par la loi divine voire la loi naturelle.

On observe une évolution plus ou moins lente et chaotique dans sa définition, son statut, dans la répartition des rôles entre les parties prenantes avec toujours cet écart entre prescrit et vécu d’autant plus important que s’affirme l’autonomie du sujet au regard des institutions… Une évolution qui n’a pas fini de se poursuivre comme depuis au moins… 2000 ans.

Alain Cabantous

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