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LE MUSICIEN DE SAINT-MERRY

Confiné, interdit de sorties. Depuis combien de temps ne suis-je pas retourné à l’église Saint-Merry, n’ai-je pas remonté la rue de la Verrerie ou la rue Saint-Martin, pris un café au « Paradis », déjeuné au « Chant des voyelles » avec les amis ? Heureusement, comme le chante Charles Trenet, « longtemps après que les poètes ont disparu leurs chansons courent encore dans les rues ». Voici celle que chantait Guillaume Apollinaire dans les rues qui nous sont familières. Sa chanson nous entraîne dans un étrange rêve. Et quel est donc le prêtre de Saint-Merry qui l’accompagne ?

Guillaume Apollinaire

 Il jouait de la flûte et la musique dirigeait ses pas. Il s’arrêta au coin de la rue Saint-Martin jouant l’air que je chante et que j’ai inventé. Les femmes qui passaient s’arrêtaient près de lui. Il en venait de toutes parts lorsque, tout à coup, les cloches de Saint-Merry se mirent à sonner. Le musicien cessa de jouer et but à la fontaine qui se trouve au coin de la rue Simon-le-Franc. Puis Saint-Merry se tut. L’inconnu reprit son air de flûte et, revenant sur ses pas, marcha jusqu’à la rue de la Verrerie où il entra, suivi par la troupe des femmes qui sortaient des maisons, qui venaient par les rues traversières, les yeux fous, les mains tendues vers le mélodieux ravisseur. Il s’en allait, indifférent, jouant son air. Il s’en allait terriblement.
Le cortège des femmes, long comme un jour sans pain, suivait dans la rue de la Verrerie l’heureux musicien. 
L’inconnu s’arrêta un moment devant une maison à vendre, maison abandonnée, aux vitres brisées. C’est un logis du seizième siècle, la cour sert de remise à des voitures de livraison. C’est là qu’entra le musicien. Sa musique qui s’éloignait devenait langoureuse. Les femmes le suivirent dans la maison abandonnée et toutes y entrèrent confondues en bande, toutes, toutes y entrèrent sans regarder derrière elles, sans regretter ce qu’elles ont abandonné, sans regretter le jour, la vie et la mémoire. Il ne resta bientôt plus personne dans la rue de la Verrerie, sinon moi-même et un prêtre de Saint-Merry. Nous entrâmes dans la vieille maison mais nous n’y trouvâmes personne.
Voici le soir. À Saint-Merry c’est l’Angelus qui sonne. O nuit, toi, ma douleur et mon attente vaine. J’entends mourir le son d’une flûte lointaine.

Extrait de « Le musicien de Saint-Merry » dans Calligrammes (1925). Michel Butor, dans la préface qu’il écrit pour l’édition de poche Poésie/Gallimard de 1966, déplore les nombreuses infidélités typographiques de la Bibliothèque de la Pléiade. Je me suis pourtant permis d’en ajouter quelques-unes, mais je n’ai pas changé ni ajouté un seul mot.

Jean Verrier


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  1. Solange de Raynal says:

    Merci à Jean Verrier pour ses chroniques, leur lecture est toujours l’occasion de belles surprises, un moment de découverte, de poésie, d’évasion…

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