L

Le pape François, vision réaliste et chemins d’espoir

Face au complotisme qui sème le désespoir et suscite la méfiance, François propose une analyse lucide de l’état de notre monde. Il s’agit de saisir l’occasion (kairós) de la pandémie pour réveiller les consciences, et la fraternité comme voie pour avancer ensemble, croyants ou non. 
Jean-Philippe Browaeys présente ici une relecture thématique partielle de Fratelli Tutti (en regroupant des paragraphes). C’est pour nous tous l’opportunité de relire autrement ce texte.

I – Un constat assez noir de l’état du monde 

12.  Les conflits locaux et le désintérêt pour le bien commun sont instrumentalisés par l’économie mondiale pour imposer un modèle culturel unique. Cette culture fédère le monde mais divise les personnes et les nations… Plus que jamais nous nous trouvons seuls dans ce monde de masse qui fait prévaloir les intérêts individuels et affaiblit la dimension communautaire de l’existence. Il y a plutôt des marchés où les personnes jouent des rôles de consommateurs ou de spectateurs. L’avancée de cette tendance de globalisation favorise en principe l’identité des plus forts qui se protègent, mais tend à dissoudre les identités des régions plus fragiles et plus pauvres, en les rendant plus vulnérables et dépendantes. La politique est ainsi davantage fragilisée vis-à-vis des puissances économiques transnationales qui appliquent le ‘‘diviser pour régner’’.

18Certaines parties de l’humanité semblent mériter d’être sacrifiées par une sélection qui favorise une catégorie d’hommes jugés dignes de vivre sans restrictions. Au fond, « les personnes ne sont plus perçues comme une valeur fondamentale à respecter et à protéger, surtout celles qui sont pauvres ou avec un handicap, si elles “ne servent pas encore” – comme les enfants à naître –, ou “ne servent plus” – comme les personnes âgées »

19. Ainsi, « ce ne sont pas seulement la nourriture ou les biens superflus qui sont objet de déchet, mais souvent les êtres humains eux-mêmes ». Nous avons vu ce qui est arrivé aux personnes âgées dans certaines parties du monde à cause du coronavirus. Elles ne devaient pas mourir de cette manière….

24. Des millions de personnes – enfants, hommes et femmes de tout âge – sont privées de liberté et contraintes à vivre dans des conditions assimilables à celles de l’esclavage. […] Aujourd’hui comme hier, à la racine de l’esclavage, il y a une conception de la personne humaine qui admet la possibilité de la traiter comme un objet.

31. Dans ce monde qui avance sans un cap commun, se respire une atmosphère où « la distance entre l’obsession envers notre propre bien-être et le bonheur partagé de l’humanité ne cesse de se creuser et nous conduit à considérer qu’un véritable schisme est désormais en cours entre l’individu et la communauté humaine… »

155. Le mépris des faibles peut se cacher sous des formes populistes, qui les utilisent de façon démagogique à leurs fins, ou sous des formes libérales au service des intérêts économiques des puissants…

177 « la politique ne doit pas se soumettre à l’économie et celle-ci ne doit pas se soumettre aux diktats ni au paradigme d’efficacité de la technocratie. » …
Lire aussi les paragraphes 22, 73, 172 et 275

II – La pandémie comme occasion de réveiller les consciences vers un renouveau de fraternité … pour que l’humanité renaisse

32. Certes, une tragédie mondiale comme la pandémie de Covid-19 a réveillé un moment la conscience que nous constituons une communauté mondiale qui navigue dans le même bateau, où le mal de l’un porte préjudice à tout le monde. Nous nous sommes rappelés que personne ne se sauve tout seul, qu’il n’est possible de se sauver qu’ensemble. …. À la faveur de la tempête, est tombé le maquillage des stéréotypes avec lequel nous cachions nos ego toujours préoccupés de leur image ; et reste manifeste, encore une fois, cette [heureuse] appartenance commune […], à laquelle nous ne pouvons pas nous soustraire : le fait d’être frères ». 

35. Après la crise sanitaire, … plaise au ciel que tant de souffrance ne soit pas inutile, que nous fassions un pas vers un nouveau mode de vie et découvrions définitivement que nous avons besoin les uns des autres et que nous avons des dettes les uns envers les autres, afin que l’humanité renaisse avec tous les visages, toutes les mains et toutes les voix au-delà des frontières que nous avons créées !

III – Mais le pire n’est pas exclu

36. Si nous ne parvenons pas à retrouver la passion partagée pour une communauté d’appartenance et de solidarité à laquelle nous consacrerons du temps, des efforts et des biens, l’illusion collective qui nous berce tombera de manière déplorable et laissera beaucoup de personnes en proie à la nausée et au vide. En outre, il ne faudrait pas naïvement ignorer que « lobsession d’un style de vie consumériste ne pourra que provoquer violence et destruction réciproque ». Le “sauve qui peut” deviendra vite “tous contre tous”, et ceci sera pire qu’une pandémie.

Pour se garder du pire, le pape dénonce un certain nombre de travers de nos sociétés et des fanatismes, y compris « chrétiens :

15. La meilleure façon de dominer et d’avancer sans restrictions, c’est de semer le désespoir et de susciter une méfiance constante, même sous le prétexte de la défense de certaines valeursDe ce fait, la politique n’est plus une discussion saine sur des projets à long terme pour le développement de tous et du bien commun, mais uniquement des recettes de marketing visant des résultats immédiats qui trouvent dans la destruction de l’autre le moyen le plus efficace. Dans ce jeu mesquin de disqualifications, le débat est détourné pour créer une situation permanente de controverse et d’opposition.

46. Il faut reconnaître que les fanatismes qui conduisent à détruire les autres sont également le fait de personnes religieuses, sans exclure les chrétiens, qui « peuvent faire partie des réseaux de violence verbale sur Internet et à travers les différents forums ou espaces d’échange digital. Même dans des milieux catholiques, on peut dépasser les limites, on a coutume de banaliser la diffamation et la calomnie, et toute éthique ainsi que tout respect de la renommée d’autrui semblent évacués ». Qu’apporte-t-on ainsi à la fraternité que le Père commun nous propose ?

50. L’accumulation écrasante d’informations qui nous inondent n’est pas synonyme de plus de sagesse. La sagesse ne se forge pas avec des recherches anxieuses sur internet, ni avec une somme d’informations dont la véracité n’est pas assurée. Ainsi, elle ne mûrit pas pour devenir rencontre avec la vérité. Les conversations ne tournent, somme toute, qu’autour des dernières données, simplement horizontales et cumulatives. Mais on n’y prête pas une attention soutenue et on ne pénètre pas le cœur de la vie, on ne reconnaît pas ce qui est essentiel pour donner sens à l’existence. Ainsi, la liberté devient une illusion qu’on nous vend et qui se confond avec la liberté de naviguer devant un écran…. 

200. On confond en général le dialogue avec quelque chose de très différent : un échange fébrile d’opinions sur les réseaux sociaux, très souvent orienté par des informations provenant de médias pas toujours fiables…. 201. Souvent, la diffusion retentissante de faits et de plaintes dans les médias tend en réalité à entraver les possibilités de dialogue, parce qu’elle permet à chacun de garder, intangibles et sans nuances, ses idées, ses intérêts et ses opinions, avec, pour excuse, les erreurs des autres. L’habitude de disqualifier instantanément l’adversaire en lui appliquant des termes humiliants prévaut, en lieu et place d’un dialogue ouvert et respectueux visant une synthèse supérieure. Le pire, c’est que ce langage … s’est généralisé de telle sorte que tout le monde l’utilise quotidiennement. Le débat est souvent manipulé par certains intérêts … Parfois, on justifie cette pratique, ou on l’excuse …, mais, tôt ou tard, cela se retourne contre ces mêmes intérêts. 202. Les dialogues deviennent ainsi de simples négociations pour que chacun puisse conquérir la totalité du pouvoir et le plus de profit possible, en dehors d’une quête commune générant le bien commun. Les héros de l’avenir seront ceux qui sauront rompre cette logique malsaine
Voir aussi les paragraphes 45 et 52.

IV – Face à ces constats de l’état du monde, à quoi le pape François nous appelle-t-il dans son encyclique ? 

IV-1 : Tourner le dos aux peurs et aux affrontementsmais aussi à un « modèle de globalisation » et à un universel qui serait « l’empire homogène, uniforme et standardisé d’une forme culturelle dominante unique » 

30. … Culture de l’affrontement non, culture de la rencontre, oui.
41. « La peur nous prive du désir et de la capacité de rencontrer l’autre »

144. … L’universel ne doit pas être l’empire homogène, uniforme et standardisé d’une forme culturelle dominante unique qui finalement … aboutira à la lassitude. C’est la tentation exprimée dans le récit antique de la tour de Babel…

IV-2 : mais surtout, en (très) bref… une fraternité de vraies rencontres… entre tous ceux, chrétiens ou non, qui croient… en la vie partagée, construite sur de vraies relations !

50… Le problème, c’est qu’un chemin de fraternité, local et universel, ne peut être parcouru que par des esprits libres et prêts pour de vraies rencontres.
66…. Le bon Samaritain a montré que « notre existence à tous est profondément liée à celle des autres la vie n’est pas un temps qui s’écoule, mais un temps de rencontre. » 
74… Parfois ceux qui affirment ne pas croire peuvent accomplir la volonté de Dieu mieux que les croyants.

87. Un être humain … ne peut même pas parvenir à reconnaître à fond sa propre vérité si ce n’est dans la rencontre avec les autres : « Je ne communique effectivement avec moi-même que dans la mesure où je communique avec l’autre ». Cela explique pourquoi personne ne peut expérimenter ce que vaut la vie sans des visages concrets à aimer. Il y a là un secret de l’existence humaine authentique, car « la vie subsiste où il y a un lienla communion, la fraternité ; et c’est une vie plus forte que la mort quand elle est construite sur de vraies relations et des liens de fidélité… »

IV-3… et ce, malgré des difficultés et des « luttes légitimes » :

78. Cherchons les autres et assumons la réalité qui est la nôtre sans peur ni de la souffrance ni de l’impuissance, car c’est là que se trouve tout le bien que Dieu a semé dans le cœur de l’être humain.

215. « La vie, c’est l’art de la rencontre, même s’il y a tant de désaccords dans la vie ». À plusieurs reprises, j’ai invité à développer une culture de la rencontre qui aille au-delà des dialectiques qui s’affrontent….

240. … supporter le conflit inéluctable, pour que le respect humain ne conduise pas à s’écarter de la fidélité en vue d’une supposée paix … sociale. Saint Jean-Paul II a déclaré que l’Église « n’entend pas condamner tout conflit social sous quelque forme que ce soit : l’Église sait bien que les conflits d’intérêts entre divers groupes sociaux surgissent inévitablement dans l’histoire et que le chrétien doit souvent prendre position à leur sujet avec décision et cohérence. »

241. … Nous sommes appelés à aimer tout le monde, sans exception. Mais aimer un oppresseur, ce n’est pas accepter qu’il continue d’asservir, ce n’est pas non plus lui faire penser que ce qu’il fait est admissible. Au contraire, l’aimer comme il faut, c’est œuvrer de différentes manières pour qu’il cesse d’opprimer, c’est lui retirer ce pouvoir qu’il ne sait pas utiliser et qui le défigure comme être humain.
242. L’essentiel, c’est de ne pas le faire pour nourrir une colère qui nuit à notre âme et à l’âme de notre peuple, ou par un besoin pathologique de détruire l’autre qui déclenche une course à la vengeance…. 

V – En conclusion, en écho au message de notre pape François, je propose de reprendre quelques points-clés du livre Urgences Pastorales (2015) de Christoph Théobald.

Pour évoquer la fraternité universelle, C. Théobald invoque souvent la « foi en la vie » au cœur de chaque homme, quelle que soit sa culture, sa religion, ses racines et son histoire. Partager cette « foi en la vie » est la source des « vraies » rencontres, la source de ce qui fait notre humanité de femme et d’homme.

Dans l’intimité d’une telle rencontre, le Christ peut s’immiscer pour montrer la source (et la destination) de cette vie, que l’autre peut accueillir ou non (question de liberté) comme un chemin vers Dieu, dans son intimité, l’important étant que cette « foi en la vie partagée » demeure. Point n’est besoin de connaître cette source (et cette destination) pour que le don (de la vie) demeure ; en ce sens le don de la vie est gratuit.

Face aux nouveaux risques de déshumanisation qui feraient de notre espèce humaine une espèce animale parmi d’autres (certes, une espèce évoluée, voire … « augmentée » par l’intelligence artificielle et les manipulations génétiques), C.Théobald réplique qu’ « on ne peut qu’ériger l’espérance elle-même en ressort ultime d’une humanité livrée à se vouloir elle-même comme humaine. » (p.280)

… Etant bien entendu que, pour C. Théobald, l’humain n’est pas considéré comme « constitué une fois pour toutes comme fait », mais se constitue sans cesse dans ce qui fait l’homme dans une vie (notamment l’amour), dans une « foi en la vie » créatrice de l’humain, qui diffuse par « contagion ». « La création est pour tous et pour chacun, hier, aujourd’hui et demain » (p.284).

La question qui surgit à nous tous, quelle que soit notre culture, nos croyances, est donc très simple : voulons-nous un avenir à ce qui fait de l’homme, espèce « évoluée » du monde vivant, un « homme humain » ? 

Jean-Philippe Browaeys, avec la collaboration d’André Letowski.

CatégoriesForum

Répondre

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.