Jésus (détail du bas relief du doute de Thomas), cloître de Santo Domingo de Silos (Espagne)

Le pardon et la promesse

« Si le pardon permet de délier les nœuds du passé, c’est la promesse qui permet de relier les efforts pour préparer l’avenir ». Un article de Jacques Denantes

Dans son livre Condition de l’homme moderne, Hannah Arendt distingue trois catégories d’activités humaines, trois formes de vita activa. Le travail nous situe dans la dépendance du besoin de gagner sa vie. L’oeuvre de nos mains fabrique l’infinie variété des objets qui meublent le monde. Enfin, au-delà d’animal laborans et de homo faber, l’action est ce que nous faisons en société, agissant ensemble avec des hommes et des femmes qui sont à la fois nos semblables et chacun différent.

C’est en pensant à notre communauté de Saint Merry que j’ai voulu approfondir cette catégorie de l’action. Selon Hannah Arendt, le pardon et la promesse sont les conditions nécessaires de l’agir ensemble, le pardon pour effacer les offenses et la promesse pour se relier les uns aux autres dans l’action.

« C’est Jésus de Nazareth, écrit-elle, qui découvrit le rôle du pardon dans le domaine des affaires humaines. » Rappelant le récit de la guérison du paralytique (Luc 5, 17-25), elle souligne que, plus que la guérison, c’est le pouvoir que s’attribuait Jésus de pardonner qui a troublé les docteurs de la Loi. Ils pensaient que Dieu seul avait ce pouvoir. Pour Arendt, le pardon des hommes est « le correctif nécessaire des inévitables préjudices résultant de l’action. » Il délivre de la vengeance, de l’enfermement dans l’automatisme implacable du processus qui, de soi, ne peut jamais s’arrêter. Bien plus souvent que d’une volonté délibérée, les blessures infligées à autrui résultent des contingences de l’action. « Il faut que l’on pardonne, que l’on laisse aller, pour que la vie puisse continuer en déliant constamment les hommes des liens qu’ils ont faits à leur insu. »

Mais si le pardon permet de délier les nœuds du passé, c’est la promesse qui permet de relier les efforts pour préparer l’avenir. Il faut soumettre notre liberté aux engagements qu’il nous faut prendre. « C’est le prix (qu’il faut payer) pour la pluralité et pour le réel, pour la joie d’habiter ensemble un monde dont la réalité est garantie à chacun par la présence des autres. » La promesse rend prévisible un avenir menacé à la fois par la faiblesse qui nous empêche de garantir aujourd’hui ce que nous serons demain et par « l’impossibilité de prédire les conséquences d’un acte dans une communauté d’égaux où tous ont la même faculté d’agir. » Elle nous engage dans la préparation de cet avenir en nous épargnant la tentation de la sécurité qu’apporterait la soumission aux directives d’un seul que son prestige légitimerait à décider pour nous.

Arendt glorifie la fécondité heureuse d’une communauté où l’espérance renaît du pardon et qui a foi en ceux qui s’engagent. Alors que nous sommes confrontés aux processus automatiques qui semblent régir la marche du monde, une action fondée sur le pardon et la promesse lui paraît un miracle : « Jésus le savait sans doute bien lorsqu’il comparaît le pouvoir de pardonner au pouvoir plus général d’accomplir des miracles, en les mettant sur le même plan et à portée de l’homme. »

 

Jacques Denantes

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