Le saint Paul de Pasolini, détesté et admiré

On connaît le film de Pier Paolo Pasolini, daté de de 1964, « L’Évangile selon saint Matthieu », beaucoup l’ont vu et s’en souviennent. On connaît moins son « Saint Paul ». À cela une simple raison : il est resté à l’état d’une « Ébauche de scénario », ébauche dont le texte est désormais disponible en français. La chronique de Jean Verrier

Saint Paul – Ravenne (mosaïque)On connaît le film de Pier Paolo Pasolini, daté de de 1964, l’Évangile selon saint Matthieu, beaucoup l’ont vu et s’en souviennent. On connaît moins son Saint Paul. À cela une simple raison : il est resté à l’état d’une Ébauche de scénario pour un film sur saint Paul (sous forme de notes destinées à un directeur de production) datée de mai et juin 1968. Cette ébauche existe en français (185 pages, 18 €, éditions Nous, 2013), je l’ai rencontrée, traduite de l’italien par Giovanni Joppolo, avec une préface du philosophe « athée » (il se présente comme cela) Alain Badiou. Le livre traînait sur une table de la belle exposition « Pasolini Roma » à la Cinémathèque française, qui s’est malheureusement terminée en janvier dernier.

L’exposition, construite autour des rapports de Pasolini avec la ville de Rome, m’avait donné un premier coup au cœur en rendant très attachant le poète par qui le scandale est souvent arrivé. M’avait particulièrement frappé, en contrepoint, au milieu de ces images et extraits de films tous peuplés de sous-prolétaires romains, la séquence de 30 secondes en boucle occupant un mur entier et représentant Pie XII sur sa sedia gestatoria le jour de son intronisation en 1939. Image connue mais qui dans ce contexte, et avec cette insistance, m’a été douloureuse, insupportable, scandaleuse.

Pier Paolo PasoliniOr c’est justement à cette époque de la seconde guerre mondiale que Pasolini place l’histoire de Paul et fait entendre ses paroles telles qu’elles sont rapportées dans les épîtres qui lui sont attribuées et dans les Actes de Luc. En même temps, ce qui complique un peu les choses, l’époque est celle de la rédaction du scénario : 1966, 67. Les lieux comme les temps sont déplacés ou plutôt chamboulés : New-York, capitale de l’impérialisme, a remplacé Rome, Paris « sanctuaire du conformisme intellectuel » a remplacé Jérusalem, et Rome, qui n’est plus riche que de sa tradition historique : Athènes…
Paul est un bourgeois collabo puis franchement nazi, qui traque les résistants et c’est sur la route de l’Espagne de Franco qu’il est aveuglé par un grande lumière et il arrive aveugle à Barcelone . Il rejoint alors des groupes de clandestins et va prêcher la résistance sur les routes d’Europe et jusqu’à New York (Rome) où il est trahi, emprisonné, exécuté.

Il ne faut pas chercher des équivalences rigoureuses ni s’attendre à un déplacement ludique à la Monty Python. De plus, l’ébauche étant faite aussi de remords, de modifications, l’on s’y perd parfois un peu. Non, ce qui est remarquable, c’est le parti pris de Pasolini de ne pas toucher au texte, abondamment cité, attribué à Paul. Bien sûr il y a la traduction qui déplace les lignes : le traducteur italien a repris, je le suppose (ce serait tout un travail de le vérifier) des traductions françaises déjà existantes du Nouveau Testament.) Reste que Pasolini assume l’anachronisme de la langue et du style, car ce qui le guide, il le dit quelque part, c’est de montrer que la parole de Paul est toujours d’actualité. Et parfois, ainsi sorties de leur contexte spatio-temporel, les paroles de Paul retrouvent en effet, paradoxalement, une surprenante actualité et conduisent le lecteur à aller en vérifier l’exactitude dans sa bible.

Il s’agit cependant aussi d’une véritable relecture des Actes et Pasolini, qui soupçonne Luc d’avoir gommé la sainteté de Paul, va jusqu’à le montrer dans plusieurs scènes, inspiré, conseillé, félicité par Satan. Dans ce sens il lui arrive aussi de prêter à Paul des propos qu’il n’a manifestement jamais tenus : « Nous devons être rusés, hypocrites. Feindre de ne pas voir les vieilles habitudes s’installer à nouveau en nous (…) Nous sommes en train de fonder une Église. » (etc., page 135)

Bien sûr on identifiera Pasolini à saint Paul, mais un saint Paul qu’il admire, déteste et combat. C’est un homme (Pasolini-Paul) déchiré par ses contradictions, qui sont peut-être aussi les nôtres, mais qu’il explore avec une exigence et un courage hors du commun. Et c’est là qu’est le véritable coup de cœur : la rencontre d’un poète. Des scènes se construisent plus fortement que d’autres. Celle des trois frères escrocs, à Naples (pp. 121 à 129), m’a touché, même si l’attention aux pauvres chez Pasolini est d’un genre particulier : « trois visages minés par la misère, la corruption, et naturellement la faim, avec leurs yeux qui expriment une innocence bestiale. (…) ils écoutent les paroles de Paul avec un certain respect, populaire et superstitieux. (…) Plus loin : « ils déguisent en estropiés quatre ou cinq vieillards (…) épaves sordides du sous-prolétariat le plus abject… » et ils s’en vont prêcher : «ils récitent par cœur des passages de la Première Épître aux Corinthiens. Chose étrange (…) dans leurs bouches pourtant blasphématoires, ces paroles ne perdent absolument pas leur sainte et admirable signification. ». Mais voilà qu’arrive Paul « qui les jette en pâture au mépris de toute l’assistance ».

Un coup de cœur c’est bref comme un éclair. Là c’est plutôt raté. Mais comment réduire une telle richesse en un éclair ? Alors, au lieu de réduire, j’ajoute : voir sur internet la présentation de l’exposition « Pasolini Roma » par Alain Bergala, et lire le livre d’Alain Badiou : Saint Paul, la fondation de l’universalisme, PUF, 1997, 2002 (il y est question du projet de film de Pasolini, pages 38 à 41)

Jean Verrier

 

3 Commentaires

  • Lire d’Alain Badiou « st Paul, la fondation de l’universalisme » a été un moment éclairant et dynamisant ainsi que pour un proche. Merci à ce philosophe athée.
    Pasolini lui aussi est un révélateur de nos impensés,de ce que nous ne voulons pas voir. Son oeuvre nous concerne particulièrement nous chrétiens. Comme une grande part de l’oeuvre de Bunuel.

  • Merci pour ce magnifique panégyrique de Pasolini, qui laisserait à penser qu’il fut un grand chrétien ! Comme pour Foucault, il est surprenant que de tels hommes aient pu avoir de telles illuminations … sans que leurs vies en aient été davantage … éclairées !

    • Merci à François de Rancé pour ce commentaire stimulant. Je n’avais pas conscience de faire un panégyrique de Pasolini, mais puisque « coup de cœur » il y a eu, je crois que son origine est, plus que le personnage de Pasolini, la rencontre elle-même de ce personnage, rencontre que cette belle exposition a favorisée . Il m’est déjà arrivé de rencontrer personnages ou simples personnes qui ne sont pour moi ni plus ni moins chrétiens que Pasolini, mais dont les «illuminations » m’éclairent sur ma propre foi, la nourrissent, même de façon dérangeante parfois. Quant à savoir ce que ces illuminations ont éclairé dans leurs vies, je serais bien embarrassé de le dire. Cela est en effet un peu surprenant que ces personnes m’aient beaucoup apporté sans qu’elles le sachent.

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