Le Samedi Saint, des ténèbres à la lumière.

NB S de LaubierDans l’année liturgique, il n’y a pas de célébration plus forte que celle de la veillée pascale, le Samedi Saint. Le rite puise son énergie dans un archaïsme qui, cette nuit-là, ne laisse personne indifférent. Ne sommes-nous pas pétris dès notre enfance, de par la culture, dans la mythologie, cette mise en scène qui organise le sens selon un ordre imaginaire (voir l’œuvre de Mircea Eliade) ?

L’eau/le feu. La nuit/le jour. La mort/la vie. Comment ne pas trembler à l’évocation de ces puissants signifiants qui nous plonge effectivement dans l’histoire des origines (le mythe), qui semblent nous déterminer depuis toujours et à jamais, volant notre liberté, s’appropriant notre désir, organisant notre destin ? Autrement dit, participons-nous depuis notre naissance et sans le savoir à un Tout, puce d’un immense logiciel qui écrirait d’avance notre histoire, nous réduisant à n’être qu’un figurant d’une pièce écrite pour un super ordinateur ultra sophistiqué mais fonctionnant en boucle ? L’éternel retour ? La nuit de l’être, celle d’une humanité qui n’a pas encore de nom, celle d’un temps qui condamne l’homme à une pré-histoire.

La sortie du mythe

À propos justement du mythe qui, sur la vaste toile de l’interprétation du sens, assigne à l’individu une position dont il ne peut sortir, l’empêchant d’avoir accès à sa propre parole et, par-là même, de se libérer des griffes de la détermination (Le procès de Kafka) et d’inventer son propre destin, peut-il s’en sortir ?

Oui. Si le rite de la veillée pascale est si fort et si puissant, c’est parce qu’il met en scène la sortie du mythe qui condamne l’homme à n’être qu’un éternel refrain d’une chanson qu’il n’a pas écrite, l’écho d’un événement qui n’est pas le sien. Le point central de cette veillée : la résurrection de Jésus, le Christ. Cette victoire sur la mort qui entraîne tout homme avec le Christ dans une assomption de son être, dans sa vérité assumée, c’est celle de la Parole de Dieu qui crée en permanence une radicale nouveauté. Dès la création, en séparant le jour de la nuit (le récit de la Création dans la Genèse), en faisant jaillir la lumière des ténèbres, elle rend libre l’homme, abolie la mort pour l’ouvrir à un commencement. Telle est l’origine de l’homme (dans le sens anthropologique). Sa véritable naissance. Elle donne à l’individu dans sa propre histoire un espace et un temps nouveau dans lesquels il peut vivre son propre désir de vivre. Son devenir se construit, alors, s’il coupe lui-même le cordon qui le retient à son passé. Il lui appartient de se rendre lui-même libre pour inventer son futur. Plus exactement, la Parole de Dieu lui ouvre son devenir, comme Elle le fit pour les esclaves du Pharaon (le récit du passage de la mer Rouge, dans l’Exode). C’est Dieu qui rend possible sa libération. Sans Lui, l’individu est condamné à n’être qu’une ombre, qu’une vanité (Qohélet).

L’appel à la liberté

À l’individu de répondre à « l’appel », comme Abraham ; il est là, le jugement de Dieu, dans ce choix de l’individu de la vie ou la mort, et pas seulement sur les portiques de nos cathédrales et basiliques qui semblent figer dans la pierre le temps et les protagonistes de l’histoire. Dieu n’impose rien, il rend tout possible. En recevant ce don de la vie qui n’a pas de fin, à l’homme de s’unir au Christ en offrant à son tour sa propre vie, non pour mourir mais pour vivre la radicale nouveauté qui est celle du Royaume de Dieu. Un nouveau regard, une nouvelle façon d’être. L’individu est en fait affronté à ce terrible défi d’aller à la rencontre de l’autre et, avec ce dernier, de se lancer vers un avenir inconnu qui fait peur. Cette confrontation à l’autre dans sa différence et au temps qui marque sa finitude est une des dimensions essentielles de l’offrande. Une dette à payer pour vivre ? Non. Un « passage » (une pâque), celui de la fraternité, qui permet de participer à la divinité de Dieu, celle de la création du sens comme acte d’amour. Contrairement aux mythes qui condamnent l’individu à une solitude sans espoir, le rite de la veillée pascale – comme d’ailleurs tout sacrement – est celui qui situe l’être dans un échange qui signe sa liberté, celui de la gratuité qui le sort de lui-même et de son enfermement, pour vivre l’événement de la rencontre qui passe par celui de la réconciliation. Le peuple de Dieu reçoit à ce moment-là l’onction du Christ. C’est dans la dimension collective (et donc politique), inscrit dans une histoire qui fait de lui un être singulier (la dimension personnelle), que l’individu accède à son identité de prêtre, de roi et de prophète. Il sort d’un silence (de la position du mort) pour accéder à la parole (à la position qui signifie la vie), au « je » et au « tu » qui rend possible l’aventure du « nous », celui du partage du pain de la vie et du vin du royaume. L’humanité à inventer, c’est le sacerdoce du baptisé, la modernité d’un monde plus que jamais en quête d’un sens qui libère vraiment. Là où se vit l’espérance de l’homme et le salut de Dieu. L’aube, enfin.

 

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p style= »text-align: right; »>Daniel Duigou

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