Le Signe d’Oran : « Un signe de fraternité pour le monde entier »

C’est le titre du Quotidien d’Oran, au lendemain de la cérémonie du 8 décembre marquant la béatification des 19 chrétiens tués en Algérie. Et nous avons la chance d’avoir des témoignages directs, en premier lieu de Jean-François Petit qui représentait les Assomptionnistes, puis d’un groupe de chrétiens de Carcassonne proches de Mgr Vesco… et de Saint-Merry. Il y eut aussi de nombreuses émissions très fortes que nous vous citons.

Le Signe d’Oran : le regard de Jean-François Petit

Loin d’être un acte purement ecclésial, la béatification de Mgr Claverie et de ses 18 compagnons le 8 décembre dernier à Oran aura aussi été un geste politique et culturel de première importance.
Quels meilleurs protagonistes de cette rencontre que des hommes et des femmes ayant « donné leur vie pour Dieu et pour l’Algérie », selon la formule désormais consacrée ? Ils étaient Français, Espagnols, Maltais… mais surtout devenus proches des Algériens par leur présence, leur témoignage de foi silencieux, leur pensée spirituelle, leur enracinement profond comme chrétiens parmi les musulmans.  Artisans  des recompositions des identités personnelles et collectives, ils ont librement assumé, non sans tensions intérieures, leur choix d’aller jusqu’au bout de leur solidarité.
Pour les participants à la célébration de béatification, impossible de ne pas associer Mohamed, le chauffeur musulman  de Mgr Claverie, ou même le souvenir de celui qui donna sa vie pour protéger son ami Christian de Chergé pendant la guerre d’Algérie.
La célébration simple et joyeuse, où se côtoyaient aussi  Guy Gilbert et Timothy Radcliffe !,  n’a pas passé sous silence – et c’est heureux – la centaine d’imams et de journalistes tués dans les années 1990 parmi les milliers d’Algériens victimes de la guerre civile.
Le tenace espoir du peuple algérien d’un avenir meilleur et leur joie de pouvoir faire preuve de leur hospitalité proverbiale auront marqué tous les esprits.  Mais c’est surtout la très forte personnalité de l’évêque d’Oran, Mgr  Vesco, qui m’aura le plus impressionné. Certes, toutes les questions ne sont pas résolues : l’Eglise en Algérie, centrée sur la présence, le dialogue, le service, malgré le dynamisme de ces journées, reste très fragile.   Elle continuera toutefois de faire signe à beaucoup.
En définitive, l’avenir est sans doute plus ouvert en Algérie qu’on ne le pense. Affaire à suivre notamment le 30 mars prochain avec la visite du pape au Maroc. Mais, pour ce qui nous  concerne,   saurons-nous être, là où nous sommes, les acteurs de cet indispensable dialogue des cultures, civilisations et religions ?

J.-F. Petit

La béatification d’Oran : une grande histoire en plusieurs temps
Les principales étapes en vidéo

Vendredi 7 décembre    Veillée au Centre Pierre Claverie

Un grand moment d’émotion. Hubert de Chergé lit longuement le testament de son frère. « Que  ma communauté, mon église, ma famille se souviennent que ma vie était donnée à ce pays »…

La soeur de Mohamed, assassiné en même temps que Pierre Claverie : « Ils sont ensemble. Pour l’Algérie c’est un premier pas, un message universel. »

Samedi 8 décembre : Cérémonie de béatification

Le temps du baiser de paix :
« Un acte posé, chrétiens et musulmans ensemble. Il s’est passé quelque chose : l’inattendu des cœurs qui s’ouvrent, qui dépasse la raison ! Nous avons été pendant quelques jours débarrassés du poids de la différence religieuse : ce fut le baiser de paix ». Mgr Vesc

Suite du journal de voyage d’un Groupe de Carcassonne

Dimanche 9 décembre 2018.  Cathédrale Saint-Eugène.
Sermon de Mgr Jean-Paul Vesco, o.p., évêque d’Oran, successeur de Pierre Claverie. Il se félicite avec nous du succès de la journée précédente ; les mesures de sécurité durent encore pour toute la journée, contraignantes pour lui comme pour nous ; il faudra faire avec. Pour nous, c’est dimanche ; ici c’est comme un lundi.
« Dimanche de l’Avent : préparez les chemins du Seigneur. Comment ?»
« L’histoire est en train de s’écrire ici : à la Grande Mosquée d’Oran par exemple. « Maintenant, on est des frères » y a-t-il été dit. Que va-t-il se passer maintenant ? On a assisté à un énorme déploiement d’aide et d’investissement venus du sommet de l’État. Il y avait hier autant de chrétiens que de musulmans qui étaient présents, qui assistaient, qui écoutaient, qui rendaient compte. Tous les cadres avaient été convoqués, mobilisés ; inconcevable en France !
« Cette béatification nous faisait peur.
« Notre Eglise est discrète et respectueuse, nous ne parlons que de Dieu. Notre foi interroge. Nous sommes là pour préparer les chemins du Seigneur, d’une façon discrète et respectueuse, au milieu d’un peuple qui a des traditions, une religion, une culture. Je ne sais pas le chemin que choisit le Seigneur. Cela ne nous regarde pas. L’important, c’est de préparer ce chemin ; et le Seigneur a fait ce chemin en nous. La conversion, c’est de se dire que nous sommes frères, quelles que soient nos religions.
« Á la Grande Mosquée, le ministre des affaires religieuses qui est un croyant, l’a bien compris. Un nombre innombrable d’Algériens a été victime de cette violence : cent quatorze imans tués parce qu’ils ne voulaient pas cautionner la violence, et cent journalistes. Il y avait hier toutes les sortes de croyances. Chacun l’a fait d’une façon extrêmement différente.
« Remerciement à Mgr Tessier, ancien archevêque d’Alger qui est à l’origine de ces béatifications et du choix d’Oran, la ville de Pierre Claverie.
« Partons préparer les chemins du Seigneur ! »  (Applaudissements)

Jean-Jacques Pérennès, – ami et biographe de Pierre Claverie, responsable de l’IDEO au Caire, puis responsable de l’Ecole Biblique de Jérusalem -, crée la surprise et l’émotion à la fin de la messe dominicale dans la petite cathédrale Saint-Eugène lorsque tout le monde commence à se disperser.

Oran 9 décembre 2108.

Il appelle au silence et  explique que la sœur de Pierre Claverie lui avait envoyé l’habit dominicain de son frère ; il l’avait conservé dans une armoire. Il le remet à Mgr Jean-Paul Vesco, lui-même dominicain, qui sèche une larme. Jean-Jacques Pérennès fait le tour de l’assistance en montrant le nom de Pierre Claverie inscrit sur une étiquette au revers de l’habit dominicain du nouveau bienheureux.

Visite du lieu où a été assassiné Pierre Claverie

Nous demandons à visiter l’emplacement exact où ont été tués Pierre Claverie et son chauffeur Mohamed : on nous y mène. Tout a été remis en place et rénové ; une petite vitrine évoque juste l’événement avec entre-autre un autographe signé par Pierre Claverie, et le testament de Mohamed. Au sol, trois marches de pierre ébréchées ; au-delà en contrebas, une petite chapelle en sous-sol où la tête de Pierre Claverie aurait roulé. L’intérieur, très simple décoré d’icônes et du bâton
recourbé qui servait de crosse à Pierre Claverie.
Dans un coin la statue authentique de la vierge noire de Santa-Cruz, antérieure, nous dit-on, à celle que les pieds-noirs ont ramené à Nîmes où elle est vénérée.
Très émus, nous entonnons la prière d’abandon de Charles de Foucauld toujours en compagnie de Guy Gilbert.

 

Visite de la Grande mosquée

décembre 2018

Avant de reprendre l’avion du retour, visite de la Grande Mosquée d’Oran, immense édifice contemporain sur un terrain de quarante-trois hectares parait-il, aux pieds d’une tour-minaret de type marocain mais hors échelle, un peu comme à Casablanca. Début d’émotion suivi par des sourires complices car les femmes sont tenue de se voiler et de revêtir une robe longue traditionnelle de type gandoura, le tout, tout compte fait, coloré et assez bien seyant.
Nous sommes à nouveau frappés par la gentillesse et le souci à tous les niveaux de nous rendre service et de nous saluer, du petit personnel d’accueil, aux policiers ou aux simples visiteurs ; à l’intérieur-même du sanctuaire comme aussi à la bibliothèque. Tout le monde ici parle couramment français, et même très bien ; toutes des enseignes du reste aux quatre coins des rues sont en français, exceptionnellement en anglais, y compris sur les édifices publics. Long arrêt à l’intérieur du sanctuaire qui peut, parait-il, abriter soixante-dix mille assistants sous une coupole gigantesque et un lustre magnifique. Nous visitons ensuite la bibliothèque, elle aussi rutilante neuve, dont beaucoup de rayonnages métalliques sont encore dépourvus d’ouvrages. Là, presque tout est en arabe mais il n’y a pas que des livres liturgiques ou des Corans : des dictionnaires aussi (Larousse) et des manuels scientifiques. Nous ouvrons un Coran avec nos hôtes ; je leur lis la dix-huitième sourate dite de la Caverne, qui traite des sept dormants d’Éphèse, dont le symbole a été repris à propos des sept martyrs de Tibhirine. Ce récit est commun aux chrétiens et aux musulmans : on le retrouve sur un sarcophage dans les cryptes paléochrétiennes de Saint-Victor à Marseille, comme en Bretagne où un pèlerinage cher à Massignon et à Jean-Jacques Pérennès leur est consacré. Il figure dans le récit de la vie des saints de Jacques de Voragines. Personne manifestement n’était au courant de cela par ici, comme du reste la plupart des membres de notre petit groupe.

Nous partageons au soir nos premières impressions et conclusions sur notre voyage. C’est le rapprochement en cours islamo-chrétien qui a retenu l’attention de la plupart d’entre nous. Nous ressentons très fort que nous vivons là des événements fondateurs pour un avenir plus serein dans nos relations toujours difficiles entre l’Algérie et la France, chrétiens et musulmans. Ces impressions sont confirmées et amplifiées par la lecture de la presse algérienne qui couvre ces cérémonies en première page avec des commentaires incroyablement positifs, publiant entre-autre des photographies des prélats catholiques avec le nonce apostolique entourés par les imans de la Grande Mosquée et le ministre des affaires religieuses. Images impensables pour moi en débarquant ici il y a à peine deux jours.

Après les cérémonies de béatification, quelques réflexions sur les suites de cet évènement dans une très belle interview de Mgr Vesco
« Notre action de grâce est immense ! »

En 2015, Mgr Vesco avait publié aux éditions du Cerf un livre intitulé Tout amour est indissoluble. Plaidoyer pour les divorcés remariés.

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