Anonyme flamand, Descente de la manne, 1515-1520, Metmusem, New York (détail d’un triptyque)

Leçons à tirer d’une crise…

La crise sanitaire mondiale que nous rencontrons, comme chaque crise, peut et doit nous aider à tirer des enseignements pour un mieux vivre ensemble, de proche en proche. Un article de Jean Jacques Bouquier

Ainsi, par exemple, faut-il celle que nous rencontrons en ce moment pour que le message, martelé depuis dix ans par l’Académie Nationale de pharmacie soit enfin entendu. Il s’agit de la perte de souveraineté de la France en matière de médicaments, celle-ci étant devenue dépendante pour les principes actifs de ses médicaments à 80 ou 85% de la Chine. Devant la mondialisation, qui conduit à de telles épreuves, c’est le moment de nous souvenir de la leçon de sagesse trouvée dans la bible. Lors de l’Exode, YHVH, en donnant la manne aux fils d’Israël, leur dit de n’en prendre chacun que selon ses besoins, un omer (4,5 litres environ) par tête, « autant chacun a de personnes dans sa tente », Ex 16, 16. Moïse ajoute : « Que nul n’en réserve pour le lendemain ». C’est une invitation à interroger la nature du lien social que nous mettons en œuvre entre nous, y compris dans le domaine économique, à tous les niveaux de la société…

Prenant cette question au niveau du un par un, celui que nous avons avec notre prochain, j’en donnerai ici des exemples dans le domaine de la psychanalyse. 

Marie, appartenant à un ordre religieux, rencontre un psychanalyste pour lui faire part du problème que lui pose le fait que son père spirituel a, avec elle, des relations qui dépassent l’échange de paroles. Elle lui a demandé de lui en donner la raison et s’est entendue dire : « Parce que nous en sommes au stade de la seconde création ! » Elle demande au psychanalyste ce qu’il en pense lui et s’entend répondre : « Si vous me posez la question c’est que cela vous fait question, donc mettez ces questions au travail » ! C’est ce que fait Marie et, au bout de quelques années, elle quitte l’ordre religieux ainsi que l’institution où elle rencontrait ce prêtre, et met fin à son travail d’analyse. Quelque temps après elle envoie à celui qui a été son psychanalyste un courrier avec une photo d’un bébé et quelques lignes : « Voici la photo de l’enfant que nous venons d’avoir avec mon mari. Je vis dans la ville de X, en province où j’exerce comme psychothérapeute »…                                                  

Nous devons à Jacques Lacan d’avoir poussé très loin la formalisation de la nature du lien social que nous pouvons avoir, chacun.e avec chacun.e,  avec ce qu’il appelle : « Les mathèmes des discours. »[1]Disons que le père spirituel de Marie avait établi avec elle un lien social que nous appelons, avec Lacan : Discours de l’Université, en se mettant en position de celui qui sait, tandis que le psychanalyste place ce lien dans le discours de l’Analyste, celui qui questionne… 

Donnons encore un exemple. Georges, depuis une trentaine d’années, est sujet à des moments où il se sent persécuté et a l’idée que l’on veut le tuer. Il a déjà fait dix ans de travail avec un psychanalyste et, à la mort de celui-ci, il reprend un travail avec un autre. Après quelques années de ce travail les épisodes de persécution reviennent et il dit à son psychanalyste qu’il a peur que celui-ci ne puisse plus le recevoir, peur de le perdre. La veille de la rencontre prévue avec Georges son psychanalyste reçoit un appel du psychiatre de Georges qui lui dit qu’il va le faire hospitaliser car, le suivant depuis des dizaines d’années, il sait qu’il se trouve de nouveau dans un état où il est dangereux. Le psychanalyste lui demande alors de le laisser venir, ce auquel le psychiatre le prévient qu’il prend un risque… Le lendemain, lorsque le psychanalyste lui ouvre la porte pour le recevoir, Georges, le visage rouge, penché sur la porte, lui dit : « J’allais enfoncer la porte, je vais vous tuer ! » Il vient alors spontanément à l’esprit du psychanalyste : « Vous me dites aussi que vous avez peur de me perdre, comment allez-vous vous y prendre pour me tuer sans me perdre ? » Georges est alors agité de tremblements, il dit : « Ça y est maintenant, je me sens bien, je peux venir vous parler moins souvent ! » C’est ce qu’il fait pour, au bout de quelques temps, demander à ne plus venir et avoir seulement une séance par téléphone s’il en a besoin, ce qui effectivement se met en place et dure depuis des années. 

Cet exemple montre bien ce que peut un lien social particulier entre deux personnes, personne que Lacan appellera d’abord sujet puis parlêtre, et donne à entendre ce que le pouvoir du verbe peut s’il est utilisé dans la forme de lien social qui convient, dans le contexte qui est le sien bien sûr!

                                            Jean Jacques Bouquier ce 16 mars 2020


[1]Lacan  Jacques, Le SEMINAIRE livre XVII,  L’envers de la psychanalyse, Seuil, mars 1991. 

Renard Delphine, Judaïsme et psychanalyse « Les discours de Lacan» Les Editions du Cerf, 2012.

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