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L’Église catholique et les médias à l’épreuve du conavirus

On peut voir ici comment la situation actuelle bouleverse, selon son expression, la « double méprise » traditionnelle entre l’Eglise et les médias.

            La première méprise relevée par Henri Tincq concerne la tension en la complexité du discours de l’Eglise et la simplification des médias. Les responsables de l’Eglise ont généralement l’habitude de composer des discours longs, complexes, nuancés. Parfois difficiles. Les médias eux ont à gérer contraintes de temps, d’espace, de clarté. Ils veulent toucher le plus grand nombre. Dans la crise actuelle, ces cartes sont entièrement rebattues : les évêques, pour ce qui les concerne, font simple, direct, souvent avec des moyens rudimentaires. Mais l’élan spirituel est là. Il fait chaud au cœur en ce temps d’épreuves. Il est trop tôt pour dire si cette modification – cette conversion ? – sera durable.

            Henri Tincq montrait aussi une tension entre un goût du secret propre à l’institution ecclésiastique et la mise en scène propre aux médias. Ceux-ci n’hésitent pas à traiter les faits religieux sous leurs aspects les plus folkloriques. Ces derniers font actuellement preuve d’une grande retenue. Par exemple, avec une grande délicatesse, le photographe Lucas Barioulet a suivi un enterrement dans la plus stricte intimité à l’église Saint-Gabriel de Paris (Le Monde, 25 mars). En donnant un écho de ce qui se passe dans tous les diocèses, l’Eglise catholique donne un bel exemple de transparence (www.eglise.catholique.fr).

            L’ancien journaliste du « Monde » pointait ensuite la tension entre la façon dont l’Eglise entend d’abord se présenter comme œuvre collective avec le fait que les médias sont plus à l’aise avec les « leaders charismatiques ». Le pape François est devenu une référence pour beaucoup. Mais les grands médias relayent aussi les initiatives en faveur des « blessés de la vie ». Il s’agit d’initiatives locales ou de prises de positions très écoutées, comme celle du Secours catholique. « Tous avec les mêmes défis et tous sur le pont », telle semble être la ligne de conduite en ce moment.  Le thème de l’urgence de la solidarité est plus facile à illustrer qu’un débat théologique sur l’origine spirituelle, pourtant réelle, de la crise !

            4e méprise – et non des moindres – celle entre une Eglise soucieuse de préserver son unité, peu expressive sur ses conflits internes. Or l’une des lois de la communication est l’affrontement : « no fight, no news » (pas de combat, pas de nouvelles !). La situation actuelle amène à une grande dérégulation. Les initiatives pullulent, sans forcément respecter un schéma pyramidal (laïc/prêtre/évêque). Le temps n’est plus celui des débats internes sans fin sur la collégialité ou la synodalité mais bien celui du lien. L’information religieuse se trouve donc moins l’affaire de l’institution que des personnes de bonne volonté, soucieuse d’une expérience, d’un échange, d’un dialogue. 

Christe dessiné par Philippe Joudiou. ©fc

Après l’acclimatation au continent numérique il y a 20 ans – on peut relire avec profit pour mesurer le chemin parcouru Pietro Pisarra (L’Evangile et le web, quel discours chrétien dans les média ?, Ed. d’Atelier, 2002) – la crise pousse l’Eglise à une véritable refondation de sa présence. Conversions et apprentissages sont de mise. Mais il est trop tôt pour dire si ces expressions, confinement oblige, sont une compulsion d’expressivité ou puisent authentiquement dans le sens du partage et de l’amitié en Jésus-Christ. Rappelons que le monde digital est aussi marqué par des inégalités et des fragilités. Quid de la « fracture numérique » ?

            Enfin, Henri Tincq relevait une tension entre un catholicisme se pensant comme « majoritaire », marqué depuis le Concile Vatican II par une conception plutôt « militante » de l’information, et le pluralisme, le relativisme, le subjectivisme de la société française, que le sociologue Jean-Marie Donégani estime largement irréversibles. 

Plus qu’une stratégie fanfaronne d’évangélisation, l’Eglise a opté pour une dynamique d’accompagnement de la crise. Elle partage avec d’autres ce souci, dans une meilleure acceptation du partage de ses ressources.  Elle n’est pas en reste dans la recherche d’une résilience. Le pouvoir l’a bien compris. Consciente de ses pauvretés, elle présente néanmoins ses trésors de savoir et de sagesse.  Des moniales montrent qu’elles savent prier mais aussi blaguer ! Elles donnent aussi des conseils pour essayer de mieux vivre le confinement. Des journalistes chrétiens, continuent, malgré les difficultés  à faire leur travail. Surtout, des laïcs chrétiens motivés s’engagent partout. D’où un regain d’intérêt légitime de la société française pour les questions religieuses, à l’approche des fêtes pascales.

Jean-François Petit

  1. Hégésippe Simon says:

    D’accord avec Catherine Goguel pour saluer l’article de J.F. Petit qui souligne avec clarté l’histoire récente des méprises et des tensions entre église et médias et lie cette réflexion à l’hommage mérité à Henri Tincq;
    Au sujet de ce dernier, je n’ai jamais bien compris son admiration pour J.M. Lustiger,livre à l’appui, ce chantre du’un cléricalisme à tout crin, oublieux des perspectives novatrices de Vatican II et fossoyeur de l’Action catholique à Paris

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