L’Eglise, quel positionnement : lobbying politique ou prophétisme ?

Dans son dernier livre, "L'Europe est-elle chrétienne ?" paru au Seuil, le politologue Olivier Roy, professeur en science politique à l’Institut universitaire européen de Florence, éclaire le rapport complexe qu’entretient l’Europe aujourd’hui avec le christianisme. La Croix a publié le 11 janvier 2019, l’interview d’Olivier Roy à propos de son dernier ouvrage. André Letowski y a trouvé un intérêt suffisant pour nous en commenter l'essentiel, et nous proposer un lien avec l'ensemble de l'article. 

Que dit-il ?  « L’Europe continue à se percevoir comme chrétienne. Mais la sécularisation a fait place à une profonde déchristianisation…. En revanche, et c’est tout le paradoxe, … une majorité d’Européens continuent à se dire chrétiens… Ceux-là mêmes qui veulent promouvoir des racines chrétiennes ne prêchent absolument pas un retour à la foi, ils ne sont eux-mêmes pas pratiquants… On constate au contraire une ignorance totale des éléments de base du christianisme ».

Deux enquêtes pour illustrer ces propos en France :

L’étude sociologique commandée par le groupe Bayard et publiée conjointement par La Croix et le Pèlerin en janvier 2017, décrit la composition du catholicisme français regroupant 54% de la population ; parmi ces catholiques, 6 familles ont été identifiées ; parmi celles-ci, la plus importante avec 45% est celle pour qui la religion est de l’ordre du patrimoine commun, un élément important de leur identité. La religion est essentiellement là pour rassurer, pour apporter une protection à leur famille ; orienté à droite, c’est le groupe qui a le plus fort électorat FN, même s’il reste minoritaire ; ils ont un taux élevé de défiance à l’égard du pape dont ils n’acceptent pas les prises de position sur les migrants.

Autre étude (le 10ème baromètre annuel de la confiance politique publié le 11 janvier 2019), en direction de la confiance dans les institutions, notamment de l’institution Eglise ; sa cote de confiance dans le public est assez satisfaisante (38%) au regard des partis politiques (9%), des média (23%), des syndicats (27%), mais les associations recueillent 63%. Cette cote est toutefois en nette baisse au regard des années passées (entre le minimum de 43% et le maximum de 56% sur la période fin 2014-fin 2017).

Pourquoi cette « déchristianisation » ?

Le baptême. Giotto campanile Florence
©fc

« À partir de 1968, l’Europe connaît un changement anthropologique majeur qui sépare profondément les valeurs de la société de celles du christianisme. La vraie déchristianisation n’est pas tant une chute de la pratique que la référence à une nouvelle anthropologie centrée sur le désir individuel, totalement contraire au christianisme. »
Et plus loin dans l’article « nous sommes dans une société où il n’y a plus de débat sur les valeurs, mais uniquement sur les normes, de manière conflictuelle. »
En écho à cette proposition, le projet de loi sur la bioéthique, aux côtés de bien d’autres projets ou mouvements sociaux comme celui des gilets jaunes, ne s’inspirent-ils pas largement de cette nouvelle anthropologie, semblant sous-estimer la solidarité globale et le vivre ensemble, qui se construisent sur une interpellation féconde de l’ensemble des composantes de la société ?

Du combat des normes à la diffusion de l’esprit de l’Evangile

« Mon expérience italienne, poursuit-il, m’a permis de discuter avec les responsables de communautés catholiques de laïques, comme Sant’Egidio, les Focolari ou Communion et Libération qui expliquent que le catholicisme doit arrêter d’intervenir à partir de la normativité, de la loi. … l’Église n’est de toute façon plus en mesure d’imposer la norme ».
Or l’être humain ne peut se passer de valeurs spirituelles. L’Eglise doit alors apparaître comme prophète et porteuse des valeurs prônées par l’Evangile. Elle doit proclamer, haut et fort, ces valeurs et rappeler à l’Europe fondée majoritairement par des chrétiens, « l’esprit du christianisme », et non s’inscrire dans un lobbying politique.
Des propos qui renvoient aux fréquentes prises de parole du pape François, notamment ceux sur l’écologie, ceux plus récents sur le cléricalisme….

Allons au-delà

Ce que ne dit pas Olivier Roy dans cet article, c’est l’importance de la foi, de l’adhésion à Christ, une foi fondatrice de cet esprit et de ces valeurs. Une proposition modeste, qui ne cherche pas à s’imposer, mais à témoigner de la Vie qui émerge de cette confiance en Christ. Les partages au sein de notre atelier familles nous ont conduit à ne plus nous inquiéter de l’échec de la transmission des pratiques religieuses, mais du témoignage de vie fondé sur les valeurs prônées par l’Evangile, et d’une proposition de la foi, qui apparaît souvent à mille lieues de l’entendement de nos contemporains, y compris de nos proches. Ce sont aussi nos partages autour du projet de loi sur la bioéthique, notamment la PMA, où soucieux d’être à l’écoute de nos contemporains, des aspirations qui sont les leurs, nous sommes tout autant interrogés sur l’impact de ces changements, dans la construction de notre société, et sur les limites à poser pour permettre les conditions d’un plus juste vivre ensemble. Une tension qui renvoie à un partage pour cheminer ensemble.

Et en conclusion de l’interview Olivier Roy propose : « Il ne s’agit pas de revenir à un christianisme affiché, mais à un certain esprit du christianisme. L’Église doit reprendre le magistère moral, et non proposer un programme pour législateur. Elle n’a pas à faire de lobbying politique. »

La Croix 11 janvier 2019 – « L’Europe est-elle encore chrétienne ? »

André Letowski

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