Artemisia Gentileschi - Judith et Holophernes

Léopold Laforge, la voix est libre

À 22 ans, il fait des merveilles avec sa voix de contre-ténor. Sa représentation de « Judith Triomphante » de Vivaldi, pour le quarantième anniversaire du Centre Pastoral Halles-Beaubourg, a marqué notre mémoire (ci-dessus : « Judith et Holophernes » d’Artemisia Gentileschi, 1620). Rencontre avec un habitué de Saint-Merry qui dévoile sa passion du chant et son goût des rencontres. Par Romain Mazenod

 

Léopold Laforge, Holopherne dans Judith triomphante.  ©fc
Léopold Laforge, Holopherne dans Judith triomphante. ©fc

A 22 ans, il fait des merveilles avec sa voix de contre-ténor. Rencontre avec un habitué de Saint-Merry qui dévoile en toute simplicité sa passion du chant et son goût des rencontres.

Ce n’est pas parce qu’on rencontre Léopold Laforge au « Paradis », le café qui jouxte l’église Saint-Merry qu’on y entend soudain la voix d’un ange. Ce jeune étudiant en chant ne goûte guère l’expression de « voix du Ciel » que certains admirateurs des contre-ténors associent à l’émotion ressentie à leur écoute. A sa mesure, Léopold trace discrètement sa route dans le sillage des stars telles Philippe Jaroussky ou Andreas Scholl qui ont popularisé ces dernières années cette voix masculine de fausset ou de tête, présente essentiellement dans le répertoire baroque.

Une passion qui remonte à l’enfance

Le voilà qui arrive, haute silhouette surmontée d’un chapeau posé sur une généreuse chevelure rousse, teint pâle, jean troué, sac bariolé et sweat à capuche. Il entre rapidement dans le vif du sujet. Aussi loin qu’il s’en souvienne, il a toujours été passionné de musique. « Ma famille en écoutait beaucoup. Ma grand-mère passait Coppélia, le ballet de Delieb, en boucle, ainsi que la Traviata. Ma mère m’a beaucoup poussé dans cette voie. Elle me dit que je chantais déjà à trois ans. Je dansais aussi beaucoup, comme un gosse qui a envie de s’exprimer. A neuf ans, j’ai commencé à chanter dans une chorale. J’ai arrêté quelques années, puis j’ai repris dans un conservatoire. » Repéré par le chef de chœur, il chante pendant cinq ans avec une voix de soprano. « Ensuite, ça a été la maîtrise de Notre-Dame, pendant deux ans. C’est une institution super productive, où l’on est beaucoup dans la performance, où l’on chante au moins une fois par semaine. On se fatigue assez vite. J’ai étudié aussi la musicologie pendant un an, autour de mes 18 ans. » Lui qui a pratiqué la flûte traversière ainsi que l’orgue et le piano, trouve dans le chant son meilleur moyen d’expression. « Il y a une théâtralité, une manière de communiquer que je ne retrouve dans aucun autre instrument que la voix. »

Il y a un an, il rencontre Sophie Hervé, professeure de chant « exceptionnelle » qui offre une pédagogie engagée, innovante et complète. Tout en offrant une véritable assurance du corps et du métier à ses élèves, elle lui permet de construire une technique qu’il n’aurait pas pu découvrir sans cette rencontre. « Quand je l’ai rencontrée, j’avais la voix fatiguée . Au conservatoire, ces cours fonctionnent comme des masterclasses, on écoute les autres passer, on retient les conseils, ça nous permet de développer un vrai sens pédagogique. L’échange et le partage en groupe nous permettent une émulation artistique formidable. Cela m’a permis de retrouver une grande confiance en moi. »

Car il en avait besoin. Après la maîtrise, à 20 ans, il traverse une période difficile où, de son propre aveu, il n’arrive plus à chanter et ne sait plus ce qu’il veut faire. C’est à ce moment qu’il rencontre Jacques Mérienne et Daniel Duigou. « Je m’interrogeais sur la foi, j’étais en quête spirituelle. Le message de la Bible me touchait mais en même temps, il y avait plein de trucs qui me choquaient, notamment le discours de l’Eglise sur l’homosexualité, les questions de mœurs en général… Je suis tombé par hasard, sur Internet, sur une vidéo où l’on présentait la communauté de Saint-Merry comme ouverte au débat sur le sujet du mariage pour tous. Ca m’a intéressé et j’ai été content de rencontrer Jacques et Daniel. Je me souviens de discussions très libres et je me suis retrouvé dans leurs propos sur la vérité que tout le monde est appelé à créer, à recréer, à renouveler… Ca m’a donné envie de suivre un parcours de catéchumène… jusqu’à être baptisé en avril 2015. Mais je dois bien reconnaître qu’aujourd’hui encore, j’ai du mal à me dire catholique ou même chrétien. »

Un lien fort avec Saint-Merry

Lucas Cranach - Judith et Holophernes
Lucas Cranach – Judith et Holophernes

Il reste encore émerveillé par la qualité des rencontres et la liberté qu’il découvre dans cette communauté, lui qui n’a pas eu à proprement parler d’éducation religieuse, même si son père est de culture protestante et si son grand-père maternel a suivi un « parcours de chrétien classique ».

Les personnes rencontrées dans la classe de Sophie Hervé et les échanges à Saint-Merry lui permettent de grandir en confiance en lui et d’avancer. « Tous mes projets majeurs, je les ai réalisés à Saint-Merry. Comme, par exemple, ‘Judith triomphante’, l’oratorio de Vivaldi donné pour le 40è anniversaire du CPHB. » Il se souvient  avec émotion du « Dialogue des carmélites » produit et mis en scène par  Sophie Hervé avec la classe d’art lyrique du conservatoire du 8è arrondissement. La représentation eut lieu en l’église Saint-Louis-en-l’Ile, juste après les attentats du 13 novembre 2015. L’histoire de ces religieuses qui, pendant la Révolution, choisissent le martyre, car elles ne peuvent plus vivre leur engagement…

Il prévoit aussi de se produire dans « La Belle de Cadix » de Francis Lopez. Mais aussi de jouer « dans le métro, dans les gares, un peu partout en France, pourquoi pas à l’étranger… Je pense que cette musique ne vivra que comme ça, si on ne l’enferme pas dans un cercle élitiste. Je regrette que beaucoup de gens aient encore peur de se confronter à la musique classique. Ils croient qu’ils ne comprendront pas alors qu’il n’y a rien à comprendre, il y a juste à se laisser émouvoir. »
Lui qui travaille aussi aujourd’hui comme vendeur à l’opéra Bastille et donne des cours de chant à des enfants espère qu’il pourra faire de sa passion son métier même s’il n’a encore aucune certitude à ce sujet. Conscient du trésor que sont sa voix et son art, parfois surpris par les réactions excessives face aux contre-ténors – « certains adorent de façon presque flippante, d’autres sont gênés par le côté enfantin et féminin » – Léopold n’oublie pas de s’accorder des pauses loin de l’univers classique. En quittant « Le Paradis », il revisse son casque aux oreilles… « En ce moment, j’écoute Will Smith et NTM ».

 

Romain Mazenod

 

 

 

 

 

 

4 Commentaires

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *