Les clins d’œil de Dieu

SDFJ’aime voir, dans les hasards curieux et plutôt heureux (providentiels ?) de la vie, une forme d’intervention divine, un « clin Dieu », comme les appelle François Garagnon, l’auteur de Jade et les sacrés mystères de la vie (1991).

Par exemple, quand un SDF vient s’asseoir à côté de moi dans le métro, et se met à me parler de Dieu dans sa vie sans que je lui aie rien demandé,  – chose qui n’arrive jamais à mes collègues athées, me disent-ils -, j’ai du mal à croire qu’il ne me soit pas d’une certaine façon envoyé, et j’ouvre tous mes récepteurs en guettant le message qui me serait destiné : je suis rarement déçue. Et le jour où j’étais tellement embêtée d’être assise dans le bus à côté de quelqu’un qui sentait abominablement mauvais, et n’osais pas changer de place pour ne pas me montrer insultante, quand il m’a soudain adressé la parole pour me dire : « Qu’est-ce que vous sentez bon ! », oui, j’avoue, j’ai pensé que Dieu mettait probablement une pierre dans mon jardin. Un dimanche après-midi, ayant besoin de « patafix » alors que les magasins étaient fermés, je renonce à faire ce que j’avais prévu faute de matériel, et je sors me promener ; j’entre dans la première église que je croise, elle était vide, mais sur un guéridon, au fond, bien en évidence, il y avait un paquet de « patafix » (c’est bien la seule fois que j’en ai trouvé exposé comme ça dans une église) ! J’en ai pris un peu, du coup, ne serait-ce que par politesse envers ce « clin Dieu ».

L’année dernière, après avoir longtemps hésité et eut du mal à prendre le temps nécessaire, j’ai fini par poser une journée de congé pour aller en province voir un de mes frères, au caractère compliqué, qui ne donnait plus de nouvelles à personne depuis des mois, et je l’ai trouvé mort chez lui depuis seulement 3 jours : on peut dire que j’ai raté de peu cette rencontre, on peut aussi remarquer une curieuse concomitance des évènements, et se réjouir que ce soit un membre de sa proche famille qui l’ait trouvé, très vite, et non pas une administration secourable quelconque  suite à une alerte éventuelle de voisins, des semaines ou des mois plus tard. Et l’autre jour, alors que je participais à ma permanence d’écrivains publics, un homme (un ange ?) se présente, pas du tout pour demander de l’aide sur un dossier à rédiger, et se met spontanément à me parler de personnes atteintes de troubles psychiques particuliers qu’il accompagne dans une association. Je n’ai toujours pas compris comment ni pourquoi il est passé me raconter tout ça, dans ce lieu-là ni à ce moment-là, mais pendant qu’il me parlait,  j’ai soudain compris qu’il me décrivait très exactement les symptômes de mon frère décédé : rentrée chez moi, j’ai vérifié le nom de la maladie en question sur internet, et j’ai trouvé un portrait incroyablement précis de mon propre frère, dans ses façons de faire les plus quotidiennes, ce qui m’a d’une certaine façon appris que ce n’était pas un drôle type au caractère pas très facile, voire pénible, mais un malade très classiquement répertorié. Non seulement ça m’a ouvert les yeux, mais ça m’a apporté un incroyable soulagement de comprendre ce qui s’était passé avec lui toutes ces années, et de pouvoir mettre des mots sur une expérience relationnelle plutôt douloureuse.

Quelques fois, le clin d’œil est plus léger : il y a des années, ayant trouvé le calme et la fraicheur dans le jardin d’une communauté de Carmélites dans la montagne syrienne, j’ai annoncé sur le ton de la galéjade à une religieuse aperçue par la fenêtre que je reviendrais m’installer là, « quand je serais veuve ». « Vous plaisantez, me dit-elle, mais figurez-vous que l’une de nos sœurs vient de faire un voyage d’étude en France, et a rencontré un moine, dans un monastère bénédictin en Bourgogne, qui était veuf et avait 5 enfants ». Le croirez-vous ? C’était mon père…

Je sais bien qu’il est politiquement plus correct de voir la main de Dieu dans les splendeurs de la création ou les miracles des saints ( !), et qu’on peut probablement me considérer comme une douce illuminée, mais j’aime à penser que Dieu n’est pas seulement tout amour, mais aussi, à l’occasion, humour.

Blandine Ayoub