« ...d’un bleu épais, presque noir, quand le regard se lève vers l’horizon »

Les dons d’en haut. Et d’en bas

« Tout don parfait vient d’en haut », lit-on sur la façade de l’hôtel du Roure, à Arles. Mais qu’en est-il de ceux d’en bas ? Dans le sixième volet de son livre de bord, Jean Verrier nous fait partager ses rencontres et ses découvertes, beauté de la nature et plaisirs intellectuels

« Les poissons viennent de Sète ou des Saintes-Maries-de-la-Mer »

Samedi 2 août. Jour de marché. Il faut plus d’une heure pour parcourir la suite de boulevards qui bordent le centre-ville, en partant du marché « arabe », et des fripes (pantalons ou chemises à deux euros), et en redescendant par l’allée des artisans le long du Jardin d’été. Les poissons viennent de Sète ou des Saintes Maries de la mer, les melons coûtent en moyenne un euro pièce, les abricots cette année sont très gros et délicieux… mais comme le dit Elena Lasida, les liens comptent plus que les biens. Nous bavardons avec Sophie qui vend un délicieux miel de châtaignier et organise des soirées de contes dans son mas des Alpilles, avec M. Gimenez chez qui nous achetons la saucisse de « toro », avec Fred pour les poulets, avec notre ami de Château-Renard qui fait pousser toutes sortes de tomates : vertes, jaunes, rouges, noires, ananas, russes…. Une partie du marché est réservée au « bio ». C’est là aussi que se trouvent les vendeurs de « Lutte ouvrière ». À la fin, nous nous posons avec nos paniers à la terrasse du Malarte, ce matin à la table d’une de nos voisines qui nous raconte sa vie d’arlésienne. Elle a chanté, elle peint toujours, sans avoir jamais appris, et elle nous invite à aller voir ses toiles.

« ...une de nos voisines... nous raconte sa vie d’arlésienne. Elle a chanté, elle peint toujours... »

Dimanche 3 août. Un dimanche pour faire une pause, recueillir les échos du monde, écouter la Parole. Ce qui me vient alors c’est la litanie des lieux où se perpétue le massacre des civils innocents : Gaza, Syrie, Ukraine, Irak, Centre-Afrique, Mali… J’en oublie ? Et dans quel ordre les citer ? Aujourd’hui c’est le dimanche de la multiplication des pains, multiplication du partage comme le dit Jacques Mérienne. Si j’avais participé à Saint-Merry à la préparation de la célébration de ce 18ème dimanche « ordinaire », j’aurais souhaité faire partager la joie du repas qui nous réunit aujourd’hui avec enfants et petits-enfants pour fêter les 50 ans de Pierre. Et pour la Prière universelle ? Il faudrait alors que je retourne la lorgnette de cette chronique d’un été arlésien, laisser le petit bout pour regarder par le gros bout, celui par lequel on voit Gaza, Syrie, Ukraine, Irak, Centre-Afrique, Mali, et j’en oublie. Quelle phrase aura-t-on choisie pour le lutrin : « Détresse, angoisse, persécution… ni le passé ni l’avenir… rien ne pourra nous séparer de l’amour de Dieu qui est en Jésus-Christ » (Romains, 8) ?

« Longues et étroites plages de rêve, bordées de pins et de roseaux, eaux transparentes, cristallines et turquoises... »

Mardi 5 août. Retour d’une petite excursion à Hyères pour rendre visite à deux nièces âgées et célibataires. Ce n’est pas très loin d’Arles : 175 kilomètres par l’autoroute en passant par Salon, Aix-en-Provence, et Toulon que l’on traverse maintenant en quelques minutes par un magnifique tunnel souterrain. Comme elles ne quittent pas leur appartement, nous les avons convaincues d’aller passer la journée du lendemain sur l’île de Porquerolles : embarquement à la Tour fondue tôt le matin, avec tout le rituel d’une vraie traversée alors que celle-ci ne dure qu’un quart d’heure. Là tout n’est qu’ordre et beauté ! Longues et étroites plages de rêve, bordées de pins et de roseaux, eaux transparentes, cristallines et turquoises sur le sable, d’un bleu épais, presque noir, quand le regard se lève vers l’horizon. Certes, il y a beaucoup de touristes, et je me prends à imaginer l’île pour nous tout seuls, sans partage. Mais ce sont pour la plupart de jeunes couples avec enfants, qui ont courageusement loué vélos et remorques aménagées pour trimballer leur progéniture le long d’une large allée bordée d’eucalyptus en surplomb des plages où ils descendent quand ça leur chante. À pied, avec notre parasol et nos sacs de pique-nique sur le dos, nous faisons figure de patriarches.

« ...d’un bleu épais, presque noir, quand le regard se lève vers l’horizon »

Jeudi 7 août. Michel Micheau vient d’écumer en quelques jours les expositions des Rencontres de la photo et nous a laissé son palmarès qui recoupe à peu de choses près le nôtre. Mais nous sommes loin d’avoir tout vu. Michel trouve qu’il n’y a rien sur « l’actualité du monde ». Pourtant nous sommes allés explorer les quatre étages du Bureau DesLices (en un seul mot), nouvel espace d’exposition que l’on parcourt dans l’obscurité, armés de lampes torches qui nous ont rappelé les « bidules » des CRS de 1968, histoire, peut-être, de nous plonger dans l’ambiance de ces photos de propagande principalement venues de Chine. Le plus inquiétant, ce sont des photos de groupes de centaines de personnages sur deux ou trois rangées, tous habillés à l’identique, à l’exception des dignitaires placés au centre. Certaines photos, encadrées, mesurent plus d’un mètre cinquante de long sur 20 centimètres de haut. On peut reconnaître tout le monde et personne.

« ...nous sommes allés explorer les quatre étages du Bureau DesLices, nouvel espace d’exposition que l’on parcourt dans l’obscurité, armés de lampes torches »

«  L’hôtel du Roure (en provençal : le chêne) est certainement le plus beau... »

Vendredi 8 août. Deux touristes venus d’Extrême-Orient ont le nez levé devant la façade de l’hôtel du Roure (ou de Divonne), au bout de la rue de la Roquette. Il y a quatre hôtels particuliers construits entre le 16ème et le 18ème siècle dans cette rue qui est l’axe principal du quartier auquel elle donne son nom. Trois hôtels sur quatre ont été divisés en appartements, et l’hôtel Antonelle, du nom du premier maire d’Arles, le marquis d’Antonelle qui avait pris le parti des révolutionnaires, est devenu un foyer ADOMA. L’hôtel du Roure (en provençal : le chêne) est certainement le plus beau. Sous la grande fenêtre Renaissance à meneaux une inscription en relief est gravée dans la pierre : OMNEPERFECTVMDONVMDESVRSVMEST. Les deux touristes essaient de découper cette trop longue phrase, à y perdre son latin. Belle occasion de faire une BA, et aussi le cuistre. Ça signifie : « Tout don parfait vient d’en haut », mais je ne sais pas le dire en japonais ni en chinois. Essayons l’anglais. Perplexité admirative (?) des deux touristes.

Jean Verrier

« Sous la grande fenêtre Renaissance une inscription en relief est gravée dans la pierre : OMNEPERFECTVMDONVMDESVRSVMEST. »

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