« Les migrants sont la chair de l’Eglise »

Le 1er septembre le Pape François a reçu Mgr Jacques Gaillot au Vatican. Daniel Duigou, qui accompagnait l’ancien évêque d’Évreux, nous propose ici le récit de cette rencontre... qui a été aussi l’occasion de présenter au Pape notre communauté

Daniel Duigou avec le pape FrançoisGrâce à Jacques Gaillot, ma rencontre avec François, le pape, constitue un événement pour Saint-Merry et pour moi. « Désormais, Saint-Merry  est dans le cœur du pape », me dit Jacques Gaillot en quittant Sainte Marthe. Notre communauté n’est peut-être pas au centre de l’Église, mais elle est au centre de la parole de François.

Le récit

Sans être annoncé, une demi-heure avant l’heure prévue, François a ouvert la porte du salon où Jacques attendait pour qu’on vienne le chercher. Il nous invita à nous asseoir. En regardant Jacques, les premiers mots du pape furent : « Nous sommes tous frères ». Le ton était donné.

Quel bonheur ce fut pour Jacques d’avoir été ainsi invité par François, l’année de ses 80 ans, 20 ans après avoir été exclu de son diocèse ! Le pape des pauvres qui rencontre l’évêque des pauvres. Comme l’a dit Jacques à François, « en m’excluant, l’Église m’a fait un cadeau, elle m’a donné un passeport pour aller à la rencontre des exclus qui peuvent se reconnaître en moi ». Je ne raconte pas la conversation entre les deux hommes : Jacques s’est exprimé longuement dans les médias.

Saint-Merry

Mais la grande surprise pour moi, après celle d’avoir participé à cette rencontre entre François et Jacques, fut le très vif intérêt qu’il porta à Saint-Merry : « Alors, vous, vous êtes le curé de Saint-Merry ! » François est direct. Sa première question porta sur l’un des sujets les plus sensibles du moment : « Que dites-vous aux divorcés remariés ? » Réponse directe : « Père, je les bénis et, surtout, c’est notre vocation à Saint-Merry, nous les écoutons ». Jacques Gaillot prit la parole : « Il m’arrive souvent de bénir des couples remariés et, moins souvent, des couples homosexuels. Ils sont chrétiens, ils s’aiment. On nous demande de bénir des maisons, je ne vois pas pourquoi nous ne bénirions pas des personnes ». François dit alors : « Bénir, ça veut dire que Dieu aime les personnes, or il aime toutes les personnes ». Et il se tourna à nouveau vers moi : « C’est quoi, Saint-Merry ? » Je me suis dit que c’était l’occasion ou jamais de lui parler de la communauté et des orientations que l’équipe pastorale prépare actuellement en vue de la prochaine Assemblée générale (8 novembre) : « C’est le cardinal Marty qui, après le concile Vatican II, a voulu donner en quelque sorte une carte blanche à Saint-Merry pour inventer une nouvelle manière de « faire Église ». François m’interrompit : « Mais  quelle est aujourd’hui votre pastorale ? » J’étais évidemment très heureux de pouvoir poursuivre : « Nous voulons lier le geste à la parole. Notre priorité est de rejoindre les personnes en souffrance en étant solidaires d’eux dans les épreuves qu’ils peuvent connaître. C’est ainsi que nous accueillons les migrants en les aidants à obtenir des papiers, à apprendre le français, et, si possible, à trouver un logement et du travail ». François se pencha légèrement vers moi, l’air grave : « Les migrants sont la chair de l’Eglise ». Et il poursuivit par une nouvelle question : « Et avec les jeunes, quelle est votre pastorale ? ». « Nous voulons leur passer la barre. Et, là encore, nous les écoutons car ils sont dans une autre culture. Je mets mon manuel de théologie dans ma bibliothèque : à Saint-Merry, notre priorité est de rejoindre les personnes dans leur propre vie et d’entendre à partir de leur expérience l’appel du Christ ». François se redressa : « Oui, nous devons être d’abord des pasteurs ». Il se tourna vers Jacques : « Je suis d’abord un prêtre ».

« Sortir de l’Église »

Cette rencontre fut pour moi l’occasion de lui dire ce que j’avais sur le cœur : « Votre parole est d’une force incroyable, elle franchit toutes les frontières, elle touche tout le monde, que l’on soit croyant ou non croyant. D’où vient cette force ? ». « C’est une grâce ». « Oui, une grâce, mais cela veut dire aussi que vous avez une expérience de la vie, une expérience de la souffrance ». Là, François me fixa des yeux, reprit un air grave, attendit une seconde, ou deux, et me dit « Oui » comme un aveu. Je continuai : « Votre élection est un événement historique ». « Je ne l’ai pas voulue ». Je sentis en moi le journaliste qui prenait le dessus et je continuai : « Vous aviez pris la parole devant les cardinaux ». François me alors répondit en italien, en me regardant puis en regardant Jacques Gaillot. Lors de l’entretien, c’est la seule fois qu’il s’exprima dans cette langue. Voici ce que j’ai compris : « Oui, et devant les cardinaux j’ai pris en référence le texte de l’Apocalypse. L’homme qui frappe à la porte, ce n’est pas pour entrer dans l’Église, mais pour en sortir »…

L’homme et la mission

La conversation avec Jacques Gaillot et moi-même se poursuivit sur des questions plus générales : son travail, son équipe, ses prochains voyages, etc. Elle dura au total 45 min.

L’homme est impressionnant de par son humilité et sa gentillesse, de par sa liberté et sa sérénité. Hors système, hors cadre ; il est « ailleurs ». Un ami répondit à cette dernière remarque : « C’est comme ça qu’il nous invite à aller nous-mêmes ailleurs ». Et comme me le dit une autre personne le connaissant bien : « Lorsqu’on s’adresse à lui, on oublie que l’on parle au pape ».

J’ai ressenti pour Saint-Merry comme pour moi un puissant souffle pour la mission qui nous attend.

Daniel Duigou

1 Comment

  • Merci Daniel de vous être fait ainsi le porte-parole des plus délaissés de notre société, notre institution, et d’avoir ainsi certainement conforté François dans sa conviction d’une Eglise vraiment accordée à l’Evangile et attentive aux plus cassés.
    Merci aussi de votre parole et de votre témoignage à temps et à contre temps.

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