Les Naufragés du fol espoir 

Théatre du soleilCoups de cœur en série : il y a eu d‘abord le magnifique spectacle du Théâtre du Soleil à la Cartoucherie de Vincennes où nous nous étions retrouvés à quelques-uns du CPHB il y a deux ou trois ans. Déjà l’entrée dans ce lieu magique, les murs décorés de façon étonnante avec des agrandissements rouge et or de couvertures de livres de Jules Verne, les plats exotiques servis par des comédiens venus des quatre coins du monde, ensuite la traversée des loges et, bien sûr le spectacle enthousiasmant d’un troupe animée d’une folle énergie.

L’histoire? Comme dans Les Mille et une Nuits les histoires s’emboîtent les unes dans les autres…et dans la grande Histoire car si c’est une fiction ce n’est pas un conte. Une troupe de cinéastes socialistes, à la veille de la guerre de 1914, a décidé d’entreprendre, dans le grenier d’une guinguette des bords de Marne  à l’enseigne du Fol espoir,  de raconter l’histoire d’un groupe de migrants naufragés qui, dans les années 1880, tentent de construire une société nouvelle sur un ilôt du cap Horn. Cette dernière histoire est l’adaptation, assez libre,  d’un roman posthume  de Jules Verne : En Magellanie. Nous assistons donc, sur le plateau du Théâtre du Soleil, au tournage d‘un film muet, art nouveau et  populaire. L’attentat de Sarajevo, l’assassinat de Jaurès, la mobilisation générale précipitent la fin du tournage de cette histoire qui finit elle-même dans la précipitation et le désarroi. Il reste le rêve éveillé, et éveillant, de la troupe du Théâtre du Soleil qui offre plus de 300 représentations en France et dans le monde entier.

Mais le théâtre étant l’art de l’éphémère, seuls quelques privilégiés pouvaient garder des souvenirs enchantés  de ce spectacle, car, bien sûr, le film muet de 1914 est resté une fiction. C’est alors qu’Ariane Mnouchkine décide, dès les  dernières représentations, de se lancer dans l’aventure de la réalisation  d’un film à partir de son spectacle, un film, pas une captation.  Et elle ajoute aux histoires précédentes une autre histoire qui les encadre : un enfant malade lit le roman de Jules Verne dans la belle édition Hetzel et communique (par téléphone mobile, nous sommes au 21ème siècle) avec une  de ses jeunes amies dont la mère dispose du scénario du film muet évoqué plus haut.  Chacun des deux enfants rêve sa lecture, à partir du livre pour l’un et du scénario pour l’autre, lecture qui s’inscrit sur l’écran, et, comble du vertige, les enfants s’identifient parfois à certains personnages et apparaissent dans l’histoire des naufragés de 1880 !

Et ce n’est pas fini : ce film, d’environ trois heures, qui sera programmé sur Arte, est disponible dans un coffret de 3 DVD avec quatre heures trente de suppléments. Cette fois il s’agit du tournage du film d’Ariane Mnouchkine qui a duré de  2009 à 2013, car cette dernière histoire, fruit elle aussi d’un fol espoir,  a traversé bien des tempêtes. Mais aujourd’hui chacun dispose, outre le film, de plus de trente courts « chapitres », de  5 à 15 minutes,  dont une vingtaine sont des entretiens avec les comédiens : les plus jeunes (« les enfants du Soleil »), les plus nouveaux (fascinés et enthousiasmés par leur entrée dans la troupe), les plus chevronnés (Maurice Durozier et Juliana Carneiro de Cunha qui interprètent les deux cinéastes de 1914).  Les autres chapitres donnent paroles et visages à ceux et celles qui se sont chargé(e)s de la mise en scène (Ariane qui a réalisé des « brouillons » du film, et son assistante), de l’écriture (Hélène Cixous), du montage, de la musique (Jean-Jacques Lemêtre, musicien attitré de la troupe, happé par la fiction et devenu comédien pour les besoins de la cause), de l’éclairage, de la photographie, du cadrage, des costumes, des postiches, du son, de la musique enregistrée, de l’architecture, de la scénographie et des décors (« les constructeurs »), de la production, des liens avec le public…

Cette abondance est en elle-même source d’émotion car il s’agit bien d’une création collective. Tous les intervenants, les comédiens et les autres,  sont présentés sous une seule et même rubrique : « les artisans ». Chacun, chacune, parle de son travail avec compétence, exigence, émotion, humanité (un mot qui revient souvent).  Ces qualités donnent à chacun et à chacune une réelle beauté. Plusieurs de ces « artisans » sont des migrants, réfugiés d’Afghanistan, d’Iran, d’Amérique du sud…Leurs témoignages sont souvent bouleversants comme celui de ce réfugié iranien, arrivé sans papiers à Roissy, travaillant d’abord à la régie, il raconte comment il a bricolé des caches pour les projecteurs, puis sa voix change: « Je pleurais en faisant la régie. Il y avait des scènes…c’était moi. Une grande mise en scène qui racontait ma vie. »

Leur histoire, c’est l’histoire de la troupe du Théâtre du Soleil, mais c’est aussi l’histoire des cinéastes de 1914, c’est l’histoire des migrants naufragés du cap Horn qui rêvent d’une vie nouvelle. Ce n’est pas une histoire du passé, c’est aussi l’histoire des naufragés de Lampedusa et de Malte, c’est notre histoire. Et ne sommes-nous pas tous des naufragés du fol espoir ?  Parmi les naufragés il y a ceux qui survivent au naufrage mais gardent le fol espoir d’une vie  en plénitude. La phrase qu’on peut lire sur le dernier  carton du film muet ouvre  sur l’avenir : « En ces jours de ténèbres nous avons une mission : apporter aux vaisseaux qui errent dans le noir la lumière obstinée d’un phare ».

Jean Verrier

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