Le député Alphonse Baudin sur la barricade du Faubourg Saint-Antoine le 3 décembre  1851

Leurs noms sont inscrits dans « le Maitron »

« “Le Maitron” n’est pas seulement le plus extraordinaire dictionnaire biographique de langue française par la taille, c’est aussi un livre d’histoire bien particulier, une histoire “d’en bas” qui n’oublie pas les obscurs, les sans-grade, les “gens de peu” ». La chronique de Jean Verrier
Jean Maitron

On a célébré le mois dernier à la Maison des Métallos de Paris le Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français de Jean Maitron (1910-1987) dont le premier volume a paru en 1964. Il compte aujourd’hui 76 volumes rassemblant plus de 160 000 biographies si bien qu’aujourd’hui on dit : « le Maitron » comme on dit « le Larousse » ou « le Robert ». Avec son nouveau titre : Dictionnaire biographique, mouvement ouvrier, mouvement social, il est devenu en effet, sous la direction du successeur de Jean Maitron l’historien Claude Pennetier, un véritable continent dont les territoires ne cessent de s’étendre grâce à une armée de 1450collaborateurs. On risque de s’y perdre, même quand on le consulte en ligne (maitron-en-ligne.univ-paris1.fr). Edwy Plenel, le directeur de Mediapart, lui voue une véritable passion. Il vient de publier chez le même éditeur, Les Éditions de l’Atelier, en 480 pages, un parcours personnel « par sauts et gambades », sous le titre Voyage en terres d’espoir. Il présentait aussi son livre le même soir à la Maison des Métallos, avec l’éloquence qu’on lui connaît et la participation de comédiens réunis autour de Robin Renucci.

Le Maitron n’est pas seulement le plus extraordinaire dictionnaire biographique de langue française par la taille, c’est aussi un livre d’histoire bien particulier, une histoire « d’en bas » qui n’oublie pas les obscurs, les sans-grade, les « gens de peu ». Le seul critère pour retenir tel ou tel nom ainsi que le rappelle Edwy Plenel, « c’est l’engagement, fût-il éphémère », et il souligne l’actualité du dictionnaire quand il écrit : « Si nous étions tentés de renoncer, de rendre les armes à ce monde d’injustice et aux catastrophes qu’il ne cesse d’enfanter, le passé plein d’à présent que convoque le Maitron est là pour nous retenir, au bord du gouffre. » Jean Maitron avait affirmé dès le début de sa folle entreprise qu’il voulait, citant Saint-Simon, y inscrire « tous ceux qui à un moment de leur vie ont désiré l’amélioration du sort de la classe la plus nombreuse et la plus pauvre. » L’achat du livre d’Edwy Plenel donne droit à un accès de trois mois au site Maitron-en-ligne. Cherchez-y un parent, un ami, vous aurez peut-être des surprises.

Je ne sais plus qui a dit que Jean Maitron était lui-même « un résumé de son dictionnaire ». Je peux illustrer cela par un ajout autobiographique car il a joué un rôle décisif dans ma vie et c’est pourquoi je n’ai jamais pu lire sans un coup au cœur, dans Le Premier homme, le récit que fait Camus de la visite de son instituteur, Monsieur Germain, chez sa mère et sa grand-mère pour convaincre ces femmes simples de permettre au jeune garçon de poursuivre ses études. En effet, cette scène je l’ai vécue quand Jean Maitron, mon instituteur au Cours complémentaire d’Asnières, avait convoqué mon père, ouvrier aux Imprimeries Paul Dupont de Clichy, pour lui proposer de me préparer au concours d’entrée à l’École normale d’instituteurs.

J’assiste à la rencontre. Ils sont tous deux debout face à face. Mon père tourne son béret dans ses deux grosses mains. Il a mis un costume sombre. Maitron porte une petite moustache grisâtre frémissante. Il est jovial. Mon père hoche la tête, souriant, bafouillant, embarrassé. Il ne peut que donner son accord à ce que lui demande « Monsieur l’instituteur ».

Jean Maitron convainc alors son collègue prof de maths de me donner gratuitement une heure de cours particulier par semaine, comme il le fera lui-même pour le français pendant toute l’année de la classe de troisième.

Et je suis reçu, en juin 1951. J’ai quatorze ans et demi. Dès que les résultats sont proclamés à l’école de la rue Molitor, je saute dans le train jusqu’à Asnières, j’annonce la nouvelle à mes parents puis, moitié courant, moitié marchant, je vais jusque chez lui à Courbevoie. Je sonne. Personne ne répond. Mais le voilà qui arrive sur son vieux vélo, béret rivé sur son crâne dégarni… Il descend en enjambant le cadre de sa machine qui roule encore, et freine à petits pas rapides. J’entends encore sa voix à l’accent rocailleux du Nivernais : « Alors ?….— Je suis reçu, premier ! » Il devient tout rouge et je ne me souviens plus du tout de la suite. Mais j’imagine aujourd’hui, avec une très grande émotion, la joie, les sentiments divers qui ont dû être à ce moment les siens. Un vrai coup de cœur pour lui aussi.

Jean Verrier

4 Commentaires

  • Le coup de coeur pour moi est le témoignage émouvant de Jean Verrier qui fait écho à celui bien connu de Albert Camus qu’on ne peut oublier.
    J’ai envoyé tout cela sur FacebooK, Merci beaucoup pour ce partage.

  • Jean, j’avais les larmes au yeux en lisant ce que tu as écrit sur papa. Cela me touche beaucoup.Merci de ces mots chaleureux et de cette évocation. Si tu viens le 22 mars à la Sorbonne peut-être nous verrons-nous. Cela me ferait plaisir.
    Amitiés
    Françoise

  • Merci à Jean Verrier pour ce témoignage très émouvant. En quelques phrases si justes, si touchantes, il fait revivre la belle figure de mon père. Je lui en suis profondément reconnaissante.

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