L’Évènement François, vraie ou fausse révolution ?

Pape - FenêtresComment analyser, avec un œil de journaliste, le début de ce pontificat ?
Une approche passionnante des « chapeaux neufs du Pape » (Libération) : un personnage fascinant ; un homme concret, un pasteur sans dogmatisme et une nouvelle façon de penser l’avenir du catholicisme ; il provoque enthousiasme mais aussi réserve et quelque déstabilisation ; un grand politique ; une légitimité qui dépasse largement les cercles catholiques, par des gestes qui frappent comme Lampedusa.

Autour de cette interrogation, le Centre Pastoral les Halles-Beaubourg a tenu une soirée  à Saint-Merry le 11 décembre 2013 avec : Jean-Louis de La Vaissière, correspondant de l’Agence France Presse (AFP) au Vatican, auteur du livre  De Benoît à François — une révolution tranquille  (éditions Le Passeur) ; Bernadette Sauvaget, spécialiste des sujets de religion au journal Libération,  et Jean-François Petit, assomptionniste, philosophe. Le débat était animé par Claude Plettner, journaliste.

Quelques extraits de cet échange

Un style : la nouvelle façon d’être Pape
Bernadette Sauvaget — J’étais à Rome le jour de la fumée blanche. Pendant la semaine qui a suivi, ce fut une vraie tornade blanche, un changement de style complet : en 48 heures il a ringardisé une façon d’être pape.
Jean-Louis de la Vaissière — Le pape François est un homme très concret : à Buenos Aires, il allait voir les gens, il connaissait les situations. Il a une parole qui essaie d’embrasser des situations concrètes.
Bernadette Sauvaget — La différence fondamentale c’est que Bergoglio est quelqu’un qui vit dans son temps ; il lit les journaux qu’il achète sur le kiosque de la place de Mai, rencontre les hommes politiques, et prend les transports en commun. Il est comme il était à Buenos Aires, toute la rhétorique bergolienne est là ; la réalité prime l’idée.
Jean-François Petit — On sent qu’il veut mettre les gens en route. C’est d’abord un pape qui autorise, qui autorise la prise de parole, la réflexion sur ce qu’on peut proposer… Stop à l’administration : il faut ouvrir des espaces de rencontre, de dialogue, de concertation… La « pagaille » : nos structures sclérosées bloquent. Le mouvement fondamental, c’est le mouvement de la joie.
Bernadette Sauvaget — Il a un sens politique hors du commun. S’il s’est installé à la maison Sainte-Marthe  c’est parce que c’est un lieu « stratégique » où il passe beaucoup de gens, il s’est créé un réseau d’informations en quelques semaines, en dehors de l’agenda officiel.
Je pense que Bergoglio est un grand solitaire. Jésuite mais d’abord Bergoglio. Il n’est pas instrumentalisé, ni par des ge ni par des mouvements.

Un mandat pour le Pape
JLV — Pour la première fois, un pape a été élu sur deux mandats :
–    relancer la nouvelle évangélisation : il fallait quelqu’un qui ait des capacités de pasteur, qui sache parler simplement aux gens
–    réformer l’Église, la Curie, la synodalité, revivifier cette structure sclérosée aussi bien à la tête que sur le terrain.
BS — La première phase du pontificat est marquée par deux légitimités : la légitimité par le conclave mais aussi et surtout la légitimité populaire. Ce thème du peuple est extrêmement important chez Bergoglio. À la fin de la cette première phase jusqu’à Assise, on voit que cette légitimité est bâtie ad extra, au-delà des cercles catholiques, au-delà du mandat de l’élection.

Un pasteur
JFP — Il se présente comme un pasteur et pas un dogmatique. Il a une démarche inductive : on relance la machine à partir de ce que disent ou vivent les gens. Il a pris acte que l’Église ne pouvait plus se situer sur une position défensive en repli doctrinal, en fermant les écoutilles.
BS — Ouvert ou pas ouvert ce n’est pas son problème. Le dogmatisme ne l’intéresse pas, ce n’est pas sa catégorie.
JLV — C’est le conseil du synode qui a lancé le questionnaire sur la famille et pas le pape. Une vraie demande dans l’Église, un souhait aussi au Conclave, pour qu’on sache comment ça se passe dans les diocèses… Il y aura des ouvertures sans doute sur la question des divorcés remariés : il y a un bras de fer au Vatican, le pape est favorable à une évolution mais il y a beaucoup de résistances. Faut-il multiplier les annulations de mariage ? Ça reste très ouvert. En filigrane, son attachement à la loi naturelle est évident. A Buenos Aires il a condamné le mariage gay ; mais il faut trouver une solution finalement : il a donc soutenu l’idée d’un PACS.
JFP — Sur le questionnaire sur la famille, peu de publicité dans les évêchés de France. L’évêque de Cayenne l’a mis en ligne tout de suite. Le Primat des gaules a interprété le questionnaire comme une manière de mieux faire comprendre les décisions des dicastères. En Afrique du Sud ils étaient déjà en train de discuter.

Une nouvelle organisation
JFP — Il met en place une organisation originale, le G8, cela bouscule l’administration. Quelles relations entre le centre et la périphérie ? Benoît XVI avait déjà recentré sur Dieu et pas sur l’Église. Là, François, l’homme concret, s’adresse aux gens directement. L’universalité se construit à partir de la particularité : il faudra que certains se convertissent, notamment ceux qui s’appuient sur Rome comme prétexte. Ça doit comporter des transformations ecclésiales, institutionnelles, la dogmatique viendra après.
JLV — Pour la réforme de la Curie, il consulte beaucoup, et de façon très systématique. Il nomme des commissions pour avoir tous les éléments. Ce qui provoque une certaine exaspération : le G8 examine l’un après l’autre tous les dicastères. Il ne faut pas s’attendre à des résultats rapides.  Le synode est à réévaluer par la collégialité, avec des gens des cinq continents.
BS — Il y a un conflit larvé entre l’Église vaticanesque et les autres. Les théologies latino-américaines ont été écartées par l’Europe en 70-80 ; l’Église de Ratzinger, c’était le petit reste, le sel de la terre. Là c’est une révolution culturelle sur cette façon de penser l’avenir du catholicisme. Par exemple les communautés de base en Amérique latine.
JLV — Dans son exhortation apostolique, il affirme que l’Évangile peut s’acculturer dans différentes cultures, et pas seulement dans la culture européenne. Mais aussi avec la culture de l’Afrique et la théologie africaine, après le voyage au Bénin de Benoît XVI, pas uniquement la théologie sud américaine. Ce pape concret dit que les théologiens de tous les continents peuvent concourir à l’enrichissement de l’Église universelle.
JLV – Les finances, sujet très complexe ! mais il y a deux jours est paru un récent rapport d’experts qui souligne que beaucoup de progrès ont été faits en trois ans : meilleure transparence et lutte contre le blanchiment d’argent. Il y a encore des scandales, mais le ménage est bien engagé.

Effet sur la hiérarchie
JLV — La curie manifeste son inquiétude devant cette parole très libre. Il y a sûrement des mouvements de mauvaise humeur, car tous les hauts responsables de la Curie – confirmés à titre provisoire — sont suspendus sans savoir où ils seront dans neuf mois. Il veut aussi renforcer les diocèses. D’autres sont enthousiastes à la Curie, très battants : le pape revivifie l’Eglise, chacun sent qu’il est appelé à s’impliquer.
JFP — On sort d’une ambiance difficile : les corbeaux, qui volaient des documents, le procès contre le majordome…. Enfin certains y compris en France sont un peu déstabilisés. Une nomination très forte, celle du remplacement du cardinal Bertone comme Secrétaire d’Etat. Le Pape consulte beaucoup, notamment les nonces, les responsables de l’Église du lieu. Il a quelques antennes, et l’aide de certains jésuites.
BS — Il faut attendre le consistoire de février pour mesurer l’ampleur de liberté qu’il a.

Impact sur les communautés chrétiennes
JFP — Le match n’est pas gagné. Il y a un effet Pape François, mais la vraie question pour les communautés chrétiennes reste : comment dynamiser et soutenir son projet : il a peu de temps pour le mettre en place. Il faut être un peu stratégique. Les évêques français ne consultent pas les gens. Va-t-on entrer dans une démarche authentiquement synodale, basée sur de vraies consultations ?

Les réactions de la presse : que dit-on dans les rédactions
JLV — Dans les journaux, ce qui frappe, ce sont les gestes et les symboles : cela donne des images fortes, émotionnelles ; des dépêches qui font le tour du monde.
JFP — Les journaux catho que je connais disent : avec Benoit XVI il fallait ramer, là ils disent : « le pape fait le job »
BS — A Libé il y a eu un basculement, d’abord à l’occasion de Lampedusa le 12 février : c’était totalement inimaginable. Puis quand il a dit « Qui suis-je pour juger ? » De la une vraie François-mania. Un journaliste voit une image sympathique, mais derrière il sent un homme qui exerce le pouvoir. En fait un personnage fascinant.
Je ne crois pas que l’effet de mode de Bergoglio va passer. Il arrive au moment d’un manque de leadership au niveau mondial : on a beaucoup attendu d’Obama, et cela s’est un peu dégonflé. Le discours de Bergoglio correspond à une certaine quête de valeurs. C’est un bon leader au bon moment. Il y a quelque chose d’assez juste.

Le mot de la fin : et les femmes ?
JLV — Sujet très important : le rôle de femmes dans l’église. 700 000 religieuses, 400 000 prêtres, 70 000 religieux. Il règne encore une grande misogynie à la Curie, il y a un travail énorme à faire. Le pape me semble avoir une vision traditionnelle de la femme.

Synthèse par Anne René-Bazin

Voir aussi : Le Job du Pape, de Jean-François Petit

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