L’homme qui n’aimait pas être contrarié

« Dans un village tranquille du Moyen Orient vivait un jeune homme. Il se nommait Jonas ou Yonas ce qui veut dire colombe ». Une relecture du libre biblique de Jonas par Jacqueline Casaubon
Jonas et la baleine, manuscrit Ashmole 1511, folio 86v
Jonas et la baleine, manuscrit Ashmole 1511, folio 86v

Dans un village tranquille du  Moyen Orient vivait un jeune homme. Ses journées étaient d’une grande banalité, toutes pareilles et sans histoire, il s’y complaisait. Il avait horreur qu’on le dérange à l’improviste. Il élevait des colombes. Chaque matin, avec ses volatiles enfermés dans des cages en osier, il se rendait sur la place du village où se tenait le marché.

Il se nommait Jonas ou Yonas ce qui veut dire colombe.

Une nuit, il est réveillé par une voix qui lui murmure : « Va à Ninive, et dis-leur que d’ici quarante jours leur ville sera détruite, car ils mènent une vie corrompue ».

Jonas  essaie de se rendormir. La voix, qui semble venir de nulle part, continue de murmurer : « Va à Ninive ». Il a beau se boucher les oreilles, rien n’y fait.

Il pense alors que c’est peut-être Dieu qui lui parle ainsi. Il se renfrogne et ne répond pas, il enfouit la parole de Dieu au plus profond de son jardin secret.

Il avait entendu parler de Ninive, de sa mauvaise réputation. Ses habitants ne valaient pas la peine qu’on se dérange. Pourquoi bouleverser sa vie pour « ces gens-là » ?

Espère-t-il que Dieu va se lasser ? Quelle erreur !

Il décide alors de quitter son pays, pour ne plus entendre ce « Va à Ninive » qui l’obsède.

Il fuit dans la direction opposée, vers l’ouest. Mais la parole va l’accompagner au désert, durant sa longue marche qui s’achève face à une immense étendue d’eau.

Un port de pêche très animé s’est niché là, c’est le moment de l’embauche des équipages.

Jonas se présente au capitaine du premier bateau : « Qui es-tu ? » lui demande-t-il.

« Tu n’es pas d’ici, d’où viens-tu ? »  Mais Jonas ne veut pas parler de ses problèmes.

Il se présente alors au deuxième bateau, l’accueil est du même genre sauf que le capitaine lui fait des remarques désagréables sur son apparence, il n’est pas vêtu comme les gens du coin. À son tour il devient « l’étranger ».

Jonas et la baleine, manuscrit médiévalQuand il arrive au troisième et dernier navire, le capitaine cherche à recruter une équipe diverse de gens de tous bords, de tous pays afin de leur donner une chance. Quand arrive le tour de Jonas, l’étranger venant d’un pays inconnu ne fait pas peur au capitaine, cela en fera un de plus. Jonas ne sait rien de la mer, c’est un homme du sec. Il n’est jamais monté sur un bateau, qu’à cela ne tienne  il apprendra sur le tas ou plutôt sur le pont car il sera mousse.

Au signal « Larguer les amarres ! », le bateau quitte le port, dépasse le phare, la mer est aussi lisse qu’un miroir. Après quelques envoilures, voilà que se dressent à l’avant du bateau des vagues géantes. L’équipage est pris de cours, la météo n’existait pas, c’était l’expérience des marins, leur intuition, leurs observations qui les guidaient. Ce qui advenait là n’était pas prévu. Le navire est coincé par les vagues qui le soulèvent très haut dans le ciel, avant de le précipiter dans le creux. L’équipage se démène, s’énerve ; comment éviter le naufrage et la mort ? Chacun crie vers son dieu. Les éléments, l’eau, le vent hurlent aussi leur colère. Que se passe-t-il enfin ?

Soudain, le capitaine s’aperçoit qu’il manque quelqu’un. Jonas, oui, le mousse Jonas n’est pas sur le pont avec les autres. On le cherche partout, on le trouve dans la cale, couché de tout son long, il dort. On le secoue, on le réveille et on le hisse, vers le pont. Le capitaine est étonné que Jonas  ne prie pas son Dieu. Mais cela ne change rien. Il ne reste plus qu’à tirer à la courte paille pour savoir de qui vient ce mal, chacun va chercher son bout de paille sur un vieux paillasson en lambeaux. Le sort tombe sur Jonas. Il raconte son aventure à tout l’équipage et supplie qu’on le précipite dans la mer, c’est lui qui a provoqué ce malheur.

                                                                                                                                                                2

Personne ne se sent de le passer par-dessus bord, mais il supplie tellement qu’il finit par convaincre. On le soulève et on le jette dans les flots à bâbord. La tempête a pris la fuite. Mais qu’en est-il de Jonas qui croit sa dernière heure arrivée, bientôt les vagues vont l’étreindre et le plonger dans les profondeurs, pour toujours.

Mais non, surpris par une certaine douceur il se sent happé, son corps glisse le long de parois lisses, il descend dans des profondeurs silencieuses et obscures, pour atteindre une sorte de hamac qui le berce, comme au temps d’avant sa naissance. Il entend battre un cœur, le sien ? Non, il ne peut pas car il l’a verrouillé. C’est un autre cœur, celui des origines qui lui souffle : « Va à Ninive »,  une parole qu’il ne voulait plus entendre, et qui résonne dans le ventre de cet immense animal.

Jonas et la baleine, Psautier Carrow,  The Walters Museum (GB)
Jonas et la baleine, Psautier Carrow, The Walters Museum (GB)

Il lui a fallu séjourner un temps dans cette obscurité pour que la lumière se fasse, il lui a fallu ce passage dans le vide pour se ressaisir. Si jamais il s’en sort, c’est promis il ira à Ninive. À cet instant, la baleine s’échoue sur le rivage, sa gueule s’ouvre pour laisser Jonas sortir de cette traversée inattendue, elle le vomit intact.

Il est à nouveau sur le sec, face à la lumière intense, il va droit devant lui.

« Va à Ninive » scande sa marche dans un autre désert vers la ville lointaine.

Des jours et des nuits de fatigue, de découragement mais Jonas est déterminé, il marche. Un soir au crépuscule, il voit enfin se dresser, au-dessus d’une enceinte de pierres,

des coupoles dorées qui reflètent le soleil couchant, Ninive !

Jonas entre par une porte dérobée. On regarde, avec insistance, cet étranger vêtu de façon bizarre ! « Il n’est pas de chez nous », murmurent les habitants qui passent d’un étonnement à un autre quand Jonas d’une voix tonitruante annonce que leur ville va être détruite en raison de leurs comportements corrompus.

Au fond de son palais, le roi a l’oreille fine, il entend l’appel. Aussitôt, il enlève sa couronne, ses vêtements somptueux. Il se revêt d’un sac de toile, s’assied sur la cendre, ses ministres sont chargés d’annoncer à tous les habitants de changer de vie et de faire pénitence, un jeûne, sans boire ni manger, est proclamé pour tous, y compris les animaux.

Qui sait si Dieu ne va pas se raviser ?

Or le Dieu de Jonas est un Dieu de tendresse, quand il s’aperçoit de la conversion immédiate des habitants, il change d’avis et leur pardonne.

Ce qui irrite profondément Jonas, « Me déranger pour rien, tant de souffrances, d’aventures et de dangers, j’ai failli y perdre ma vie, je suis quoi, un objet qu’on déplace ?

J’étais bien tranquille dans mon pays, je ne faisais de mal à personne, j’étais un bon croyant, je savais que tu es un Dieu compatissant alors pourquoi tous ces tracas que tu m’as infligés, le ne veux plus vivre ! »

Dieu lui répond : « J’ai le droit de changer d’avis, j’ai été ému par les habitants de Ninive qui se sont repentis spontanément, je leur ai pardonné car je suis un Dieu d’amour »

Jonas ne se calme pas, il quitte Ninive, qui lui est insupportable, grimpe sur la colline d’en face. Il y trouve une hutte si étouffante qu’il finit par s’installer dehors.

Quel contraste avec l’opulente cité.

Dieu prend soin de lui, en faisant pousser une plante, un ricin, qui le protégera du soleil torride, Jonas s’assied à l’ombre du feuillage.

Le lendemain à l’aube Dieu fait pousser un ver qui pique le ricin.

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Jonas est furieux : « Cette plante n’a rien fait de mal et tu lui envoies un ver qui l’a desséché ».

Dieu lui répond : « Jonas, tu es ému pour un simple ricin que j’ai fait pousser pour t’abriter, et je ne pourrais pas être attendri par ces milliers d’habitants qui ont écouté ma parole ? »

 

Il n’aimait pas qu’on le dérange

Celui qui a été surpris dans la nuit.

Il est devenu  l’étranger

Celui qui les méprisait.

Il a été avalé par une baleine

Celui qui avait avalé la parole de Dieu.

Celui qui est sorti de chez lui

Pour se rendre à Ninive,

A découvert chez « ces gens-là »,

Le pardon et l’amour de Dieu offerts

À toute l’espèce humaine.

Jacqueline Casaubon
24 novembre 2014

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