L’HORREUR

« Impossible de trouver les mots, d’articuler une phrase sous le choc. Ce n’est que le lendemain, et après, que l’on peut commencer à prendre de la distance, à réfléchir, à situer les événements les uns par rapport aux autres, pour trouver un sens ». La réflexion de Daniel Duigou, après l’assassinat du père Jacques Hamel par deux jeunes terroristes à Saint-Étienne-du-Rouvray, près de Rouen.

Impossible de trouver les mots, d’articuler une phrase sous le choc. Ce n’est que le lendemain, et après, que l’on peut commencer à prendre de la distance, à réfléchir, à situer les événements les uns par rapport aux autres, pour trouver un sens.

C’est l’horreur, ce prêtre assassiné dans son église alors qu’il disait la messe à quelques fidèles pour partager l’espérance de Dieu.

Elle vient terriblement après d’autres horreurs, à Nice des familles fauchées par un camion alors qu’elles fêtaient la liberté gagnée un 14 juillet, au Bataclan des jeunes tués parce qu’ils célébraient le bonheur de vivre à leur manière, à Charlie Hebdo des journalistes abattus, qui jouaient peut-être avec le feu, mais qui croyaient dans les vertus du rire et de la caricature dans le cadre d’une démocratie.

Mais, au-delà de ces abominations qui, malheureusement, vont se répéter sans que l’on puisse prévoir comment et quand, il y a une autre horreur qu’il faut bien voir. Et en tirer leçon pour nous. C’est précisément l’impossibilité de mettre une limite à l’agressivité et à la haine. Alors, tout est permis et tout est bon pour surprendre, déstabiliser, faire peur et, en définitive, pour supprimer, anéantir, faire taire.

Daesh, c’est la réplique de Babel !

Mais d’où vient cette haine articulée comme un savoir ? De la dose d’agressivité que chacun porte en lui, certainement, mais ce ne serait pas suffisant. Surtout de l’impossibilité d’accepter une différence, d’accepter l’autre comme différent de soi-même, d’accepter une séparation qui nous distingue les uns des autres nous fait uniques par ce que nous sommes, des êtres singuliers. Pour Daesh, seul le Tout existe, l’Un est insupportable. Daesh ; c’est la réplique de Babel !

Or, ce qui fait l’homme, ce qui permet à l’humanité de se construire et d’avoir une histoire, ce qui permet l’engendrement des valeurs, ce qui crée du sens, c’est la capacité de mettre une limite dans le temps et dans l’espace. C’est d’entrer dans un monde fini. C’est la possibilité d’articuler une parole (le logos) pour sortir du néant (un avant) et inventer une histoire (un après).

Cette perspective qui introduit une dynamique de vie, prends pour nous chrétiens un sens : c’est entrer dans le temps de la Genèse, où tout est commencement, pour le bonheur de l’homme, des hommes et des femmes en marche vers un à venir. Dans la Genèse, Dieu parle, quand il parle il sépare, quand il sépare il ordonne un monde d’hommes et de femmes appelés à la liberté pour inventer un monde qui se construit et vit, se nourrit, des différences des uns et des autres. Son cri, jusqu’à l’Apocalypse, c’est : « Existe ! » (… dans l’individuation).

Un Dieu qui libère

Or, dans cette même perspective, dans cette même conception du monde et de la Création, l’expérience – ou la « mémoire » comme le dirait Ricœur lorsqu’il parle de l’Histoire avec un grand H – nous enseigne que, seul, l’homme affronté à ses divisions internes, partagé entre des forces de vie et de mort qui s’opposent en lui, ne peut de lui-même couper le cordon ombilical qui le retient à son passé et se séparer de la matrice originelle pour faire sens. Il est condamné à l’infernale répétition. Il n’y a qu’un tiers, Dieu (le Dieu de la Bible) qui peut lui ouvrir le chemin de la libération. C’est à nouveau l’exemple de Babel où Dieu intervient pour sortir l’homme de sa propre folie. C’est aussi l’exemple du passage de la Mer Morte où Dieu sépare les eaux pour laisser passer les anciens esclaves d’Égypte vers leur liberté. C’est surtout l’exemple de Jésus qui vit sa Passion pour ressusciter : cet homme, en s’inscrivant dans la finitude (la dimension temps) et dans l’altérité (la dimension espace), en s’abandonnant ainsi entre les mains de son Père jusque dans la mort (la crucifixion), vit de par la volonté de son Père un commencement d’homme, une nouvelle façon d’être, et devient le nouvel Adam. Dans un après-coup, ses disciples le re-connaîtront comme le Christ.

Chaque fois qu’un homme est tué, c’est Jésus que l’on assassine, c’est l’humanité que l’on crucifie, c’est Dieu (ou, du moins, ce qui le représente) qui meure.

Ce que vise Daesh, c’est l’homme en tant qu’être qui pense, par lui-même, c’est le Dieu qui libère l’homme de l’emprise du totalitarisme et qui, ainsi, donne la vie. Ce que vise Daesh, c’est la mort faute de vivre autrement, de vivre vraiment.

Espérance et lucidité

Rimbaud, un être très humain (1)Lire Notre besoin de Rimbaud, Yves Bonnefoy, Seuil, 2009, « “Je” est un autre » écrivit-il, était dans une telle attente d’une « vraie vie », en essayant de concilier à la fois l’espoir et la lucidité à un tel niveau de profondeur (ou d’altitude), en tentant de « réinventer l’amour » pour « un nouvel amour », qu’il transforma son cri en un sublime langage poétique jamais atteint. Mais son drame, celui de n’avoir pas été entendu et aimé, de n’avoir reçu aucun signe d’amour vrai (de sa mère en premier, de ses amis ensuite, de l’Église aussi), l’a fait douter et renoncer aux autres et à lui-même.

En ces heures terriblement tristes, ne nous appartient-il pas de nous appuyer sur cette révélation par le Christ d’un Dieu d’amour pour vivre à fond l’espérance tout en restant, sans peur, lucide et donc critique pour dénoncer les illusions et les faux-semblants d’une société en construction qui n’offre plus de raison de croire en l’avenir, d’un être lui-même en construction qui a besoin d’étayer son désir de vivre sur un désir plus fort que lui ?

Daniel Duigou

 

 

Notes   [ + ]

1. Lire Notre besoin de Rimbaud, Yves Bonnefoy, Seuil, 2009

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