Mettre en tension l’exercice de la liberté d’expression et le devoir de fraternité ne consiste pas à se censurer mais plutôt à se responsabiliser. Est-il bon de diffuser n’importe quelle idée et par n’importe quel moyen ? Et qu’en est-il du droit des croyants en Dieu de défendre leur religion ?

En écrivant ces lignes, le visage de mon institutrice me revient à l’esprit, rejoignant celui de Samuel Paty odieusement assassiné. Honneur à ceux et celles qui éduquent à l’exercice d’une vraie liberté d’expression. Dans ce domaine nous sommes tous les éducateurs de quelqu’un. La nécessaire indignation face au crime ne suffit pas. Comment en arrive-t-on à de telles extrémités? Faut-il provoquer ou s’autocensurer? Charlie Hebdo a choisi son style, soit ! Mais celui-ci ne saurait imposer la seule réponse. A-t-on la liberté de contester certaines modalités utilisées pour défendre la religion ou exprimer le rejet de celle-ci ?

Censure ou responsabilité ?
Mettre en tension l’exercice de la liberté d’expression et le devoir de fraternité ne consiste pas à se censurer mais plutôt à se responsabiliser. Est-il bon de diffuser n’importe quelle idée et par n’importe quel moyen ?
La loi française, comme la convention européenne des droits de l’homme, affirment la liberté d’expression comme un principe majeur et ajoutent que « l’exercice de ces libertés comportant des devoirs et des responsabilités (il peut) être soumis à certaines restrictions ou sanctions prévues par la loi ». Ainsi, moi qui prétends défendre les droits humains, ai-je plaidé contre un livre du général Aussaresses recommandant la torture dans les situations extrêmes. La loi l’interdit.

Au nom de Dieu: danger
Qu’en est-il du droit des croyants en Dieu de défendre leur religion ? Ils doivent questionner leur croyance. Tous les moyens ne sont pas admissibles pour la défendre. « Considérer qu’il existe quelque chose de plus sacré que le respect de la vie humaine relève du fanatisme. Prétendre venger Dieu relève d’une vision qui n’a rien à voir avec Dieu » (1)Adrien Candiard, Du fanatisme. Quand la religion est malade, Ed. Cerf.
S’il est aujourd’hui beaucoup question du fanatisme revendiquant la croyance islamiste, je n’oublie qu’il y a près de trente ans je plaidais à Paris aux cotés des victimes des attentats perpétrés par des fanatiques catholiques contre le film La dernière tentation du Christ. Une bombe fut posée dans les toilettes d’un cinéma programmant ce film. Deux personnes furent très gravement intoxiquées. Le responsable de la communauté monastique catholique du Barroux vint défendre les fanatiques en affirmant que « peu importe les conséquences de ce geste, l’intention de ces jeunes “croyants” était pure » !

Et qu’en est-il du droit des ennemis de toute religion ?
Tous les moyens ne sont pas bons pour manifester leur opposition. Celle-ci se doit de tenir compte de la sensibilité de l’autre, non pas au nom d’une gentillesse naïve mais du devoir de ne pas « humilier » l’autre.
La laïcité à la française est évoquée souvent à tort et à travers. Elle repose sur un double principe: la séparation entre l’autorité politique et toute autorité religieuse. Pour l’islam, refuser le principe de la séparation entre l’État et la religion risque de bloquer la discussion et l’intégration dans la société française.

La religion dans le débat
La laïcité suppose par ailleurs la possibilité pour toute religion (ainsi que pour ses détracteurs) de s’exprimer dans les limites de l’ordre public. Celui-ci intègre le principe fondamental de fraternité qui interdit d’attenter à la dignité de chaque personne, fut-elle croyante. La laïcité ne doit pas être vue comme une croisade anti religieuse mais comme un outil que se donne une société pour assurer la possibilité du vivre-ensemble.
La pratique d’une laïcité authentique demande donc de ne pas ignorer le fait religieux ni la diversité des croyances. Bien au contraire. « Contre le fanatisme remettons la religion dans le débat public » (Adrien Candiard, op. cit.). Non pour l’imposer à qui que ce soit mais d’une part pour interpeller les croyants sur le risque de fanatisme que comporte toute sacralisation. Et d’autre part pour « remettre la religion dans le cercle de la raison commune (avec) beaucoup d’autres sujets, même difficiles, dont on peut débattre » (Adrien Candiard, op. cit.).

Guy Aurenche

Photo de Gabriella Clare Marino on Unsplash

CatégoriesNon classé

Notes

1 Adrien Candiard, Du fanatisme. Quand la religion est malade, Ed. Cerf
Guy Aurenche

Guy Aurenche est avocat honoraire, membre de la Commission Droits de l’homme de Pax Christi, ancien président de l’ACAT et du CCFD-Terre solidaire.
À lire de Guy Aurenche :
« Droits humains, n’oublions pas notre idéal commun ! », éd. Temps présent, 2018.

Répondre

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.