Lisez que je vous aime

« Dans l’ombre, je ne vois pas ce que j’écris, je ne vois même pas si j’écris. Partout donc où vous ne verrez rien d’écrit, lisez là que je vous aime. » Une lettre de Denis Diderot à Sophie Volland, sa maîtresse, et les ruses de la mémoire dans le nouvel article de Jean Verrier

Diderot - van Loo - Détail, 1C’est encore Michel Serres, dans Biogée, à la page 191, qui m’avait mis sur la piste de ce billet que Diderot, le célèbre philosophe « matérialiste », écrivit le 10 juillet (ou juin) 1759 à sa maîtresse Sophie Volland, à la suite d’un rendez-vous manqué :

« Je suis venu ; je vous ai attendue ; vous n’êtes point revenue. Je dois partir. La nuit tombe. Dans l’ombre, je ne vois pas ce que j’écris, je ne vois même pas si j’écris. Partout donc où vous ne verrez rien d’écrit, lisez là que je vous aime. »

J’ai eu un coup de cœur à lire ces mots d’amour, surtout ceux de la dernière phrase qui culminent dans un silence, une absence. Mais toute la scène est belle. Je l’imagine assez bien. Je l’ai racontée à des amis, de mémoire, avec peut-être quelques modifications, quelque chose comme :

« Diderot rend visite à Sophie Volland. Elle n’est pas là. Il l’attend. Elle ne vient pas. Il doit partir. Il lui écrit : Je suis venu. Vous n’étiez pas là. Je dois partir. La nuit tombe, je ne vois plus ce que j’écris, je ne sais même plus si j’écris. Donc, partout vous ne verrez rien d’écrit, lisez que je vous aime. »

Diderot - van Loo - Détail, 3Diderot - van Loo - Détail, 2Je crois avoir toujours supprimé le « là » après « lisez là », qui m’embarrasse, peut-être aussi parce que « lisez que je vous aime » coule mieux en formant un bel hémistiche. J’ai souvent hésité à garder le « donc » et quand je l’ai fait, c’est peut-être à cause du « aimez-moi donc Marie » de Ronsard.

Et puis je me suis reporté au texte original (c’est facile pour les internautes, Wikisource offre gratuitement l’intégralité des « Lettres à Sophie Volland »). Je me suis alors aperçu que le texte de Diderot est un peu différent. Le voici :

« Paris, le 10 juillet.

 J’écris sans voir. Je suis venu ; je voulais vous baiser la main et m’en retourner. Je m’en retournerai sans cette récompense ; mais ne serai-je pas assez récompensé si je vous ai montré combien je vous aime ? Il est neuf heures, je vous écris que je vous aime. Je veux du moins vous l’écrire ; mais je ne sais si la plume se prête à mon désir. Ne viendrez-vous point pour que je vous le dise et que je m’enfuie ? Adieu, ma Sophie, bonsoir ; votre cœur ne vous dit donc pas que je suis ici ? Voilà la première fois que j’écris dans les ténèbres : cette situation devrait m’inspirer des choses bien tendres. Je n’en éprouve qu’une : je ne saurais sortir d’ici. L’espoir de vous voir un moment m’y retient, et je continue de vous parler, sans savoir si je forme des caractères. Partout où il n’y aura rien, lisez que je vous aime. »

Denis Diderot par Louis-Michel van Loo, 1767
Denis Diderot par Louis-Michel van Loo, 1767

Mais, revenant au texte de Serres, je dois reconnaître qu’il citait la lettre de Diderot « telle que la livre (sa) mémoire, sûre, faible, turbulente », ce qui lui offrait l’occasion de commenter le « rien d’écrit », qui ne s’y trouve pas, de manière un peu délirante :

« Rien d’écrit ! Le dulcissime du doux quasi évanoui, vent léger, brûlant, plume légère portée légèrement par les flammes et les souffles ultralégers d’une brise brûlante évanouie comme petite vapeur. Partout désormais où je ne verrai rien d’écrit, lirai-je que quelqu’un m’aime ? ».

Si donc vous aussi votre cœur bat à la lecture de ce billet de Diderot, oubliez l’exégèse, confiez-vous à votre turbulente mémoire, et faites-le partager autour de vous comme il vous viendra.

Jean Verrier

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