L’universalité du don de Dieu

Lire et méditer l’Écriture comme le scribe de l’Évangile (Matthieu 13, 52), « qui tire de son trésor du neuf et du vieux ». C’est à cet exercice que nous convie Christian Manuel avec cette méditation sur la femme syro-phénicienne qui tombe aux pieds de Jésus

Jean-Germain Drouais (1763-1788), Jésus et la femme syro-phénicienneÉvangile de Marc  Chapitre 7, 24-30 (et Mt 15, 21-28)

Traduction de sœur Jeanne d’Arc, Les Belles Lettres/DDB

24 Parti de là, Jésus se rend vers les frontières de Tyr. Il entre dans une maison et il ne veut pas qu’on le sache, et ne peut se dérober. 25 Mais aussitôt, une femme qui a entendu parler de lui – sa petite fille a un esprit impur  – vient et tombe à ses pieds. 26 La femme est une Grecque de Syrie, phénicienne de race. Elle le sollicite de jeter le démon hors de sa fille. 27 Il lui dit : « Laisse d’abord les enfants se rassasier, car il n’est pas beau de prendre le pain des enfants et de le jeter aux chiots. » 28 Elle répond et lui dit : « Seigneur, et les chiots, sous la table, mangent des miettes des petits enfants. » 29 Il lui dit : « À cause de cette parole, va, le démon est sorti de ta fille. » 30 Elle s’en va à son logis. Elle trouve la petite enfant étendue sur le lit et le démon, sorti.

Voir aussi le texte parallèle de Matthieu 15, 21-28.

Ce récit vient étayer notre perception d’une humanité de Jésus se déployant peu à peu. L’homme Jésus découvre peu à peu le sens de sa mission. La portée universelle de son message n’apparaît pas encore clairement. Il reste caché chez un hôte ami, dans ce territoire païen, au delà de la Palestine. Il se situe d’abord comme envoyé aux seules “brebis perdues de la maison d’Israël” (Mt 15, 24). Mais s’il n’a pas encore ramené à la bergerie les brebis perdues d’Israël (voir toutes ses difficultés dans le chapitre précédent, Mc 7 et sq), serait-ce donc que le temps des païens n’est pas encore venu ?… Faut-il laisser aux apôtres le soin d’annoncer la venue du Royaume aux païens après son ascension?

Cette Cananéenne de culture grecque, païenne, d’au delà des frontières d’Israël, l’appelle « Seigneur, Fils de David », dans le texte de Matthieu. Elle ne cherche pas une simple guérison de la part d’un thaumaturge, non, elle confesse la messianité de Jésus. Jésus l’ignore la rabroue, argumente, parait esquiver sa demande. Mais elle va l’ouvrir sans le savoir à une autre dimension de sa mission qui dépasse le cercle des juifs pour s’adresser aux païens. Marie, à Cana, va elle aussi conduire Jésus à se manifester – malgré sa réticence : “Femme, mon heure n’est pas encore venue” (Jn 2, 4).

Nous retrouvons là, me semble-t-il, un aspect essentiel de la révélation : c’est à plusieurs que nous découvrons qui nous sommes et ce à quoi nous sommes appelés, d’où l’importance de la communauté. Cette réalité s’applique de façon inattendue au Christ comme à nous. Elle est illustrée ailleurs par le récit de la Visitation de Marie à sa cousine Élisabeth. Elles se révèlent l’une à l’autre ce qui se vit au plus profond de chacune d’elles : l’enfant dans le ventre d’Élisabeth tressaille de joie à la salutation de Marie et Élisabeth dévoile à Marie la vraie nature de cet enfant qu’elle porte : “D’où cela, à moi, que vienne vers moi la mère de mon Seigneur” (Lc 1, 43).

Et nous que retirons-nous de l’attitude de cette femme syro-phénicienne ? Ce qui frappe d’abord, c’est son courage, un courage initié par l’amour qu’elle porte à sa fille habitée par un esprit mauvais. Elle va surmonter sa crainte pour entrer dans la maison où se trouve Jésus et se précipiter à ses pieds. Cette force intérieure va lui faire tenir tête. Elle aurait pu se décourager en entendant la parole apparemment dure et définitive de Jésus. Tout au contraire, avec une intelligence très fine, elle va retourner l’argument de Jésus en sa faveur. Et sa persévérance intelligente va retourner le coeur de Jésus : “À  cause de cette parole, va, le démon est sorti de ta fille…”.

Une guérison à distance qui fait écho à la guérison de l’enfant du centurion (Mt 8, 5).

Nous découvrons également à travers ce récit, l’universalité du don de Dieu. L’Esprit de Dieu est déjà présent au coeur de tout être humain, croyant ou non. Un Esprit qui inspire les gestes et les paroles qui sauvent, qui suscite une foi pareille à la rose de Silesius : sans pourquoi. Comment ne pas penser que c’est l’Esprit saint qui inspire cette femme païenne et qui nous fait voir, à nous, Jésus dans un apprivoisement quotidien du regard intérieur. Le voir dans l’univers païen qui est le nôtre comme le monde qui entoure ce jour-là Jésus, au delà des frontières d’Israël, où il est parti se réfugier. Le voir et brûler pour Lui, comme Yossel Rakover quand il écrit le 28 avril 1943, à l’instant où il va périr dans les ultimes flammes du ghetto de Varsovie : … « Je croirai toujours en Toi. Je T’aimerai toujours, toujours, toujours, envers et contre Toi ! » Croire quand il paraît nous repousser, ou nous ignorer, car à côté des moments rares et privilégiés où l’on a le sentiment d’être au chaud dans le creux de Sa main, il y a les heures où on a l’impression qu’Il ne nous entend pas, peut-être même qu’Il nous repousse, alors même qu’on pense être immergé dans un véritable acte de foi – et peut-être est-ce bien le cas ? – comme cette syro-phénicienne qui croit vraiment que Jésus a le pouvoir de guérir sa fille.

Ce passage nous dit en définitive deux choses :

• Une sur notre relation au Christ, qui s’approfondit le long d’un chemin parfois non balisé. Le plus important, c’est qu’il faut demander à temps et à contre-temps, sans se lasser, et que peut-être Dieu nous entend et nous écoute, à la mesure de cet entêtement à croire en Lui et à l’aimer sans aucun soutien. Ce n’est pas l’évangile du miracle, c’est l’évangile de la foi !

• et puis quelque chose sur la mission de Jésus qui se dessine pour ainsi dire à mesure qu’il avance dans sa vie publique, comme l’onde circulaire qui s’élargit autour du caillou tombé dans l’eau. Peut-être qu’après la résurrection, quand les disciples partiront sur les routes pour porter la Bonne Nouvelle aux païens, se souviendront-ils de ce moment où Jésus, dans un environnement païen au regard des juifs de l’époque, a déjà annoncé aux Gentils le Royaume par ce miracle ?…

Christian Manuel

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