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MADE  IN  ENGLAND

Après le vote à la Chambre des Communes qui a refusé d’avaliser l’accord conclu avec l’Union européenne, la Grande-Bretagne se dirige vers une sortie non sans risques. Ce feuilleton qui tient les chancelleries en haleine souligne que sur le plan politique, au moins, les Anglais ne font pas grand-chose comme les autres. La chronique d’Alain Cabantous

Si certains pouvaient encore en douter, l’Angleterre ou plutôt la Grande-Bretagne est bien une île même si celle-ci comprend aussi l’Écosse qui, lors du référendum, vota contre le Brexit. Et c’est bien de Londres que se pilote à vue et par temps de brouillard le projet de sortie. Theresa May dirige un gouvernement passablement hétérogène ; le Parlement, ce 15 janvier, vient d’ailleurs de lui infliger un sérieux camouflet en refusant d’avaliser l’accord conclu avec l’Union Européenne et le pays se dirige vers un hard Brexit calamiteux non sans risques majeurs d’abord pour les sujets de sa Glorieuse Majesté.

Theresa May à la Chambre des Communes le 15 janvier 2019

Ce feuilleton parfois ubuesque qui tient les chancelleries en haleine depuis plus de deux ans et demi souligne que sur le plan politique, au moins, les Anglais, en figure de précurseurs, ne font pas grand-chose comme les autres. Et cela ne date pas d’hier. Sans remonter à la Grande Charte de 1215 et à ses multiples versions ultérieures (celle de 1354 introduisit quand même la notion d’égalité universelle devant la loi), la période moderne entre le début du XVIe siècle et la fin du XVIIIe est riche d’exemples singuliers souvent très novateurs dans l’exercice du pouvoir politique et dans son rapport avec les administrés.

Élisabeth 1re (1558-1603), par un artiste inconnu

Ainsi après avoir été déclaré défenseur de la foi par le pape, le roi Henry VIII, pour une question de divorce et de gros sous, devient le premier souverain à se retrouver à la tête d’une Église chrétienne autonome. Parmi ses successeurs, Élisabeth 1re fondera un christianisme plus ou moins calviniste dans son dogme mais catholique dans ses structures. L’anglicanisme était né sans le dire encore. Mais il convient de noter que c’est la seule branche de la religion chrétienne dénommée désormais par son pays originel. Un peu plus tard, comme un effet collatéral du schisme, la « Grande Rébellion » (1640-1660) sera la première à exécuter son souverain régnant, Charles Ier Stuart en janvier 1649, pour se transformer en une sorte de République. À l’échelle d’un grand pays européen et au moins dans son essence, le Commonwealth dirigé par Cromwell constitua aussi une véritable innovation. Par la suite, profitant de la Restauration, le Parlement anglais, sans être l’émanation du suffrage universel pourtant envisagé par certains révolutionnaires anglais, poussa son avantage, s’octroya des prérogatives sur les finances royales et vota en mai 1679 l’Habeas Corpus. Là encore, une première qui interdisait toute arrestation arbitraire des individus. La « Glorieuse révolution » de 1688 qui chassa un autre Stuart du trône (Jacques II le catholique) permit d’imposer au nouveau roi Guillaume d’Orange, venu des Provinces-Unies, la Déclaration des Droits en 1689. Ce bill of Rights confirmait la souveraineté législative du Parlement face au monarque et garantissait de nouvelles libertés aux sujets. Ainsi l’acte de Tolérance qui, encore pour la première fois, permettait aux seuls protestants des nombreuses Églises du pays d’avoir une pratique religieuse libre.

Photo by David Dibert on Unsplash

On comprend aisément que les philosophes du continent aient regardé le « modèle anglais » avec grand intérêt. Montesquieu et surtout Voltaire dans ses Lettres philosophiques (1734) louaient un régime politique tout à fait original au sein d’une Europe largement marquée par un pouvoir monarchique omnipotent voire despotique, fût-il éclairé. Pour avoir réussi à construire et entretenir une culture politique et religieuse propre à favoriser l’autonomie des individus et des communautés, le pouvoir dut affronter la revendication d’indépendance de ses Treize colonies d’Amérique, autre événement fondateur, et mener une guerre (1776-1783) qui sera perdue par la couronne. Ce conflit reste l’une des causes des Gordon Riots de juin 1780, cette révolte urbaine massive parmi les plus violentes du XVIIIe siècle. En une semaine, ce soulèvement d’abord londonien faillit mettre à bas tout le régime parlementaire en s’attaquant aux résidences des ministres, aux banques et en détruisant les prisons ! Une décennie avant la Révolution française de 1789.

Alors, des pionniers politiques, les Anglais ? À coup sûr pour les siècles passés comme le montrent ces quelques exemples clef pris parmi d’autres. Espérons cependant que leur Brexit ne donne pas trop d’idées mimétiques aux populistes européens, ceux qui sont au pouvoir et ceux qui le guettent. Et qu’ainsi, cette sortie inédite du Royaume-Uni de l’Union demeure une nouvelle fois so british pour le meilleur et pour le pire.

Alain Cabantous

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