Mahomet vu par les chrétiens

Jacques Huntzinger, ancien ambassadeur de France, est intervenu le 24 janvier dernier à la Mosquée de Paris sur le thème « Mahomet vu par le christianisme », dans le cadre d'un cycle de conférences organisées par la Fraternité d'Abraham. Le regard de Jean-Marc Noirot.

Parler de la manière dont Mahomet et l’islam ont été – et sont – vus par le christianisme et les chrétiens, c’est parler d’une « relation dense, immédiate, complexe, passionnelle, conflictuelle et évolutive ». C’est parler de l’affrontement de deux géants, la frontière entre les deux traversant le coeur de l’Europe dès 1453.
Qu’en est-il au plan historique, au plan théologique ?

Affrontements et accommodements

Au plan historique, la diabolisation de Mahomet passe au second plan face aux enjeux géopolitiques. François 1er, pour sortir de l’étau des Habsbourg, fut le premier à faire alliance avec les Turcs et Soliman le Magnifique et devenir ainsi le protecteur des chrétiens d’Orient. Voltaire est le premier à reconnaître la valeur de tolérance chez Mahomet et en islam face au fanatisme des chrétiens dans plusieurs textes après 1740. Le XIXè siècle voit le contexte politique changer. Avec l’ascension des puissances européennes, on assiste à un « grand retournement ». Bonaparte fait de Mahomet un grand roi national ayant donné lois, religion et gloire à son peuple. On assiste à un engouement européen pour l’islam : c’est l’orientalisme littéraire, artistique, politique qui est un bienfait pour le dialogue même si l’esprit de colonisation se fait jour. L’étude de la langue arabe, de la civilisation, l’islamologie apparaissent.
La rencontre du cardinal Lavigerie et d’Abd el-Kader est un prélude au dialogue islamo-chrétien. Vatican II est précédé par un orientalisme catholique certain depuis le début du XXème siècle : jésuites à Beyrouth, dominicains au Caire, Pères blancs en Afrique du nord. Des figures comme Charles de Foucault, Louis Massignon, Louis Gardet s’imposent comme pionniers. La découverte de la piété islamique, de la paternité de Dieu à l’égard de tous les hommes, le réexamen du concept de « Peuple de Dieu » chez les théoriciens de la convergence des religions permettront de révolutionner le regard de l’Eglise catholique sur l’islam et les autres religions. En même temps qu’il reconnaît pour toute personne la liberté religieuse, Vatican II et, plus particulièrement, la déclaration Nostra Aetate (A notre époque) posent les fondements du dialogue inter-religieux et demandent aux catholiques de « pratiquer sincèrement la compréhension mutuelle ».

Rejet puis reconnaissance tardive…

Qu’en est-il au plan théologique ? On ira de la diabolisation à la reconnaissance tardive. A « l’estime », dira Vatican II. Durant treize siècles, les deux géants religieux de la Méditerranée auront beaucoup de mal à cohabiter.

Des deux côtés, l’autre est ressenti comme agresseur et est ainsi diabolisé. Les termes de l’affrontement sont opposés. Le sous-bassement de notre histoire est : désintégration, en quelques années, de la Mare Nostrum, Poitiers, Roncevaux, premières croisades…De nombreuses chansons traitent de « l’idolâtrie du Sarrazin  ».

Pour les théologiens chrétiens, un nouveau monothéisme ne peut advenir. Le christianisme est la révélation ultime. Le Christ vient sceller la Prophétie. Mahomet n’est qu’un descendant d’Ismaël. Dans les écrits des premiers siècles, Il est vu comme un païen ou un hérétique, ce qui à l’époque ne valait guère mieux ! Le drame du christianisme était qu’il s’estimait « être advenu au bon moment »…et que l’islam n’aurait pas dû exister. C’est le temps de la colère et du rejet. Pour Rémi Brague, le problème entre le christianisme et l’islam est bêtement d’ordre chronologique. Dieu se serait-il planté en son dessein ? Pour la conscience occidentale, l’évolution de l’humanité est stoppée. Mahomet est un païen, un hérétique… mais cependant pas ordinaire !

Certes, des nuances concernant cette attitude sont à apporter suivant les contextes géographiques et historiques. Pour les chrétiens d’Orient, l’irruption de l’islam est apparue comme une délivrance car la pression fiscale de Byzance était lourde et le calife Omar s’était montré clément. Mais Jean Damascène (VIIIè siècle) et Timothée 1er (IXè siècle) voient l’islam comme une hérésie. Dans la chrétienté d’Occident, alors qu’Isidore de Séville (VIIIème siècle) dépeint Mahomet comme un Anté-Christ pervers et démoniaque, Pierre le Vénérable réalise la première traduction du Coran en 1140 et François d’Assisse, lors du siège de Damiette en 1219, ouvre la voie d’un dialogue islamo-chrétien… en solitaire !

Pour les théologiens musulmans, le christianisme est un polythéisme trinitaire aux textes édulcorés mais est une étape pour atteindre le salut. L’islam est, lui, le scellement de la Prophétie divine par son prophète Mohammed et le statut de Jésus – Issa est clair dans le Coran.

En conclusion, côté chrétien, c’est, pour les uns, la fin de la diabolisation et le début de l’interrogation sur Mahomet, « homme porteur d’une foi profonde et respectable. » Jean-Paul II souligne « les mêmes éléments de foi » ; pour d’autres, la présence de la guerre d’indépendance algérienne encore proche dans les mémoires et surtout l’onde de choc de la publication en 2006 des caricatures de Mahomet et les attentats éveillent ou réveillent une certaine islamophobie dopée encore par le débat récurrent sur les racines chrétiennes de l’Europe et la place de l’islam en France et en Europe. Pour mieux aborder ce nouveau défi de la rencontre islamo-chrétienne, interreligieuse, Claude Geffré avance une théologie des « semences du Verbe » et propose  de dépasser une mentalité de propriétaire. Mutation! Révolution !? Pierre Claverie dans un article « Humanité plurielle » du Monde, 4-5 août 1996, disait : « Je suis croyant, je crois qu’il y a un Dieu, mais je n’ai pas la prétention de posséder ce Dieu-là ni par Jésus qui me le révèle ni par les dogmes de ma foi. On ne possède pas Dieu ».

Côté musulman, les visions et sensibilités sont aussi très variées. De nombreuses initiatives dont il faut saluer le courage, ne porteront fruit que non entravées par des freins et conflits d’intérêt d’origines multiples.

Ne sommes nous pas au début d’une ère nouvelle où chrétiens et musulmans, ensemble et avec d’autres, ont à écrire une nouvelle histoire qui passe par une connaissance mutuelle, par une hospitalité réciproque, par une insertion des musulmans et d’autres communautés en France et en Europe ? Nous, citoyens de notre Maison commune, ne sommes-nous pas convaincus que les rencontres islamo-chrétiennes, interreligieuses, interconvictionnelles sont une nouveauté, une chance et une urgence pour construire une société plurielle au goût de fraternité universelle ?

Jean-Marc Noirot

 

 

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