Mais que fait l’Esprit Saint ?

Nicoletto Semitecolo, Sainte-Trinité, Padoue, 1370
Nicoletto Semitecolo, Sainte-Trinité, Padoue, 1370

Dans le courrier des lecteurs de la Croix, le 25 novembre dernier, quelqu’un s’agace de propos tenus par notre camarade archevêque de Paris, André Vingt-Trois : « Si éloignée que notre société nous paraisse de la foi… », et répond en ces termes : «L’Eglise n’est-elle pas parfois très éloignée de la société, de notre vie, de nos soucis… et même de notre foi ? »
Avec un groupe d’amis de Saint-Merry, qui s’est formé il y a 25 ans dans la cadre de l’Eveil à la foi des jeunes enfants de la communauté, et qui se réunit depuis une fois par mois pour partager ses questionnements sur la foi, l’éducation, le travail, le couple, la famille, bref : la vie, nous nous sommes attelés à répondre au questionnaire du Vatican adressé aux chrétiens du monde sur la famille. Avec l’enthousiasme soulevé par cette première consultation directe du peuple de Dieu en 2000 ans d’histoire. Et une première réalité nous a sauté d’emblée à la figure : la façon dont les questions sont pensées, conçues, rédigées, constitue déjà en elle-même un problème majeur, tant elle manifeste le précipice qui sépare les rédacteurs de ce questionnaire de la vie des vrais gens.

J’ai suggéré, comme une semi boutade, que l’on autorise (voire prescrive) une vraie vie de famille à nos clercs pour désamorcer définitivement cet écueil. Le pape François, moins radical que moi, a récemment demandé aux membres de la Curie de sortir de leurs bureaux pour aller confesser en ville, – l’histoire ne disant pas s’il l’a fait après avoir lu le questionnaire en question… Je suis d’accord que ce serait mieux que rien, pour qu’ils aient une idée de ce que vivent leurs contemporains au jour le jour, mais je reste un peu sceptique sur le pourcentage de personnes de moins de 60 ans fréquentant les confessionnaux romains, en terme d’échantillonnage représentatif de l’humanité.

Le paradoxe le plus étonnant est là : quand je lis l’Evangile, écrit il y a plus de 2000 ans en Palestine et totalement imprégné du contexte moyen-oriental de l’époque, j’y retrouve immédiatement l’essentiel de ce qui fait ma vie à Paris fin 2013, des questions aussi vitales que les relations avec les autres, le respect de soi-même et d’autrui comme chemin vers Dieu, ou encore l’importance de poser des choix personnels justes pour avancer sur ce chemin. Les paraboles de Jésus ancrées dans une société agricole de l’Antiquité, les allusions à l’occupation romaine, les spécificités du monde juif, rien n’empêche le message de rester brûlant d’actualité et de radicalité. Comment se fait-il que nos théologiens, qui sont souvent de saints hommes, (même si ça manque de femmes, justement), ne soient capables que de nous pondre des textes imbuvables, illisibles sauf en se pinçant le nez devant le pensum, étriqués en esprit et périmés dans les faits avant même d’être publiés ? Comment faisons-nous pour diluer à ce point le sel de la parole de Dieu ? Mais que fait l’Esprit Saint (à défaut de la police) ?

Je doute que beaucoup de théologiens, de Rome ou d’ailleurs, lisent un jour cette chronique. Je m’adresse donc au commun des mortels, car comme disait Thérèse d’Avila, la bouche de Dieu, aujourd’hui, c’est nous. Veillons donc à ce que nos propos, – en particulier lorsqu’ils sont identifiés comme des discours de chrétiens -, restent salés, poivrés, caramélisés, aillés même s’il le faut, mais jamais rances ou faisandés.

Blandine AYOUB