Atelier Michel de Certeau
Atelier Michel de Certeau

La subversion du langage selon Michel de Certeau

« Ce qui intéresse de Certeau, c’est de démythifier une objectivité souvent fondée sur un vide. Face à ce vide, il faudrait que nous acceptions de nous désencombrer pour aller vers l’essentiel ». Compte-rendu de notre atelier sur les Fondamentaux de la foi, avec Jean-François Petit (8 mars 2015)

Dans le cadre de l’atelier les Fondamentaux de la foi, relire Certeau.

Après notre lecture de Michel Foucault dans ses écrits sur le christianisme — qui ne cite jamais de Certeau —, ce sera une lecture passionnante, très actuelle, une part de vérité qui s’énoncde-certeaue : « L’étranger ou l’union dans la différence », fondamentale pour notre projet d’Église dans un projet de société, en restant ouverts sur le monde. Pratique de l’écart, de la pluralité, refus de la confrontation immédiate…

Nous allons approfondir le lien entre Foucault et de Certeau à partir du texte « Les Sciences humaines ou la mort de l’homme », paru aux Études en mars 1967 – il est alors proche de Joseph Moingt, son contemporain.

En 1967, Michel Foucault est reconnu, et même très à la mode, il passe chez Bernard Pivot ! Ce texte de commentaire de Michel Foucault par Michel de Certeau est à double tranchant et beaucoup plus subtil qu’une pure admiration. Il loue l’érudition, le style. Mais n’y a-t-il pas une résistance ? Au-delà d’un assentiment complet, Michel de Certeau analyse ce qui fonctionne, et ce qui fonctionne moins bien, alors qu’il commence sa recherche sur la mystique.

En quoi consiste « Ce noir soleil du langage » ? Qu’est-ce qui se joue dans cette grande recension ? Foucault est intéressant pour de Certeau : sur le plan historique, il écarte les illusions d’un certain évolutionnisme ; en effet, nous devons accepter les ruptures et césures, qui font autant sens que les longues chaînes de fidélité.

Ce n’est pas le débat épistémologique des continuités/discontinuités. Ce qui est important dans les histoires ce sont les ruptures. La posture adoptée par Foucault c’est un refus de l’autojustification de l’histoire, alors que nous sommes en pleine période du marxisme qui sait où va l’histoire. Il voit assez bien ce que de Certeau qualifie de blessures du rationalisme : dans les raisons que nous donnons comme justification, il y a des déterminismes qui n’en sont pas.

Dans les idéologies dominantes, la couche qui est en dessous permettrait d’ouvrir un système de possibilité, il y a un art des profondeurs à rechercher pour donner d’autres chemins possibles. L’ordre dominant est à décrypter, comme d’ailleurs l’institution ecclésiale. L’écart, la marge, le seuil, la périphérie, l’épaisseur de l’histoire sont aussi intéressants que de rester à la surface. Par exemple les pratiques liturgiques sont effets d’agrégations diverses. Même à Saint-Merry elles sont très codées ; il faut apprendre à déchiffrer ce qui se passe.

Ce qui intéresse de Certeau, c’est de démythifier une objectivité souvent fondée sur un vide. Face à ce vide, il faudrait que nous acceptions de nous désencombrer pour aller vers l’essentiel. De Certeau qui a étudié la mystique, sort d’une théologie positiviste, pour permettre d’autres façons d’être, d’autres langages. Selon Maître Eckart, le langage subvertit le discours officiel en prenant des risques : « Sortir des évidences par l’inquiétude du langage ».

Le langage peut donner une puissance. Ainsi la philosophie anglo-saxonne n’étudie plus que le langage, le sens des propositions, leur organisation. Mais qu’est-ce qui nous fait vibrer, au sens musical du terme ? Est-ce la question de la justice, de la liberté, de la vérité ? Si cette puissance de vibration est très forte, c’est là qu’il faut s’engager. Cette puissance de vibration des concepts, pressentie par de Certeau, sera reprise par Gilles Deleuze. Il y a là un refus de la monotonie du connaître, de l’interprète qui n’est jamais impliqué, pour le travail d’autres énoncés possibles. « Le noir soleil du langage », c’est que nous avons à nous positionner différemment dans nos propositions. En terme lacanien, est-ce que ça parle ou pas ?

Dans les années 1970, le projet rationaliste de croissance, développement, maîtrise est un projet très fort. Or ce n’est pas le seul projet possible. Dans ces discontinuités de la raison, on voit que la raison n’est pas sans équivoque (p. 353). Il faut montrer les équivoques de nos cultures : nos échanges sont marqués par nos cultures, qui ne sont pas monolithiques, mais en interaction.

Pourquoi ces altérations que de Certeau repérait avec Foucault, le philosophe de la culture ? Pourquoi ces arrêts dans le développement des explications ? Nous avons à prendre en compte des hétérogénéités. Face à une positivité qui se présenterait comme la seule option possible, nous avons à reconnaître la « pensée du dehors » : dans ce que nous croyons le plus établi, il reste une finitude (p. 357) parce qu’il y a toujours une marge, une altérité ; les croyances qui soutiennent ces édifices sont beaucoup plus floues.

Prendre conscience que nous avons à faire ce travail : par exemple en exégèse qui est un travail sur le langage. — travail sur les institutions aussi : quel rôle pour le CPHB, pas seulement quelle organisation ? que voulons-nous vivre ? Quel déploiement, quelle altérité à l’intérieur de ce qui sera structuré ?

C’est donc un article important, y compris pour la revue Étude, car il signifie l’entrée de Michel Foucault dans les références qu’il faudra travailler, comme nouvelle cartographie du savoir.

 

Commentaires

C’est une critique bienveillante, qui reprend les lignes de force.

Q.  Certeau semble dire que Foucault avance que les discours construits ont pour but d’évacuer la mort ?

R. Oui pour empêcher de céder à l’angoisse : chacun est travaillé par cette question. Comment symbolisons-nous notre existence ? Qu’est-ce qui fait que nous sommes des vivants ? Qu’est-ce qui nous donne de continuer à avancer ? Même les philosophes ont du mal à répondre…

À travers cette représentation cartésienne de la mort de l’homme, maître et possesseur de la nature, de Certeau nous montre que nous avons à faire le deuil de nos représentations, d’un certain nombre de savoirs construits, un deuil tout à fait salutaire pour permettre un passage. Sinon on ne comprend rien à la résurrection. Il n’y a pas d’avancée dans l’existence sans ce deuil, sans ce lâcher-prise.

Certeau le dit très fortement au moment où l’Église fait l’épreuve du vide. Beaucoup sont partis, n’ont pas pu réaliser leur vocation comme ils le souhaitaient, ont été barrés par l’institution. Ce vide a quelque chose à nous dire. Geffré, qui a toujours soutient de Certeau, est en désaccord avec cette position : il croit en la puissance de l’herméneutique, de la reconstruction à travers l’interprétation, de Certeau est beaucoup plus prudent sur les modalités, l’organisation. De Certeau, au travers de la mystique, se trouve avec ceux des chemins de traverse, de la marginalité, condamnés par l’institution…

Q. Mais alors tout se vaut (sinon la résurrection). On ne peut pas accepter des positions de rigidité, mais il ne faut pas oublier le lien permanent avec le Christ ressuscité.

R. Sans un travail de désencombrement, nous ne saisirons pas les transformations nécessaires au plan ecclésial, et même au plan christologique. Combien de gens vont directement à la résurrection sans faire l’épreuve du tombeau vide ? Nous devons accepter ce risque, ce pari. La fonction sociale de réassurance de la religion touche une majorité de gens, permet d’avancer, mais en se laissant déplacer ? En acceptant d’entendre cette parole inattendue, inespérée ? Irruption de la prise de parole de 1968… Ne cherchons pas à maîtriser ces voix, dit Foucault.

Ricœur reprendra cela, mais avec une forme de réserve, ce qui est effectif, ce qui est en creux.

Q. Cela fait penser à la manière dont les juifs travaillent les textes : retourner à la racine et à l’essentiel. Les artistes aussi ont tous aussi leur forme de parole qui fait vibrer.

Q. Lien entre la Résurrection, et sa propre mort : c’est la mort qui donne le sens à la vie. Si on n’a pas conscience de la mort, l’existence sera une vie banale. La mort est à mettre en premier (Heidegger)

Q. On voit que Michel de Certeau est passé par la psychanalyse, qui repère sous les discours apparents les discours latents ; les discours universitaires, bien cadrés, bien serrés, font barrage à tout ce qui n’est pas dit, qui est essentiel.

R. De Certeau fréquentait certains lacaniens d’un côté, et de l’autre Greimas, linguiste, qui ne connaissait rien à l’Evangile, Mais de Certeau a su capter dans le climat culturel de cette époque ces bouillonnements, comme un projet de renouvellement. Ce niveau là est recherché au moment même de l’application du concile Vatican II, qui dans certains cas donne lieu à des expérimentations, mais aussi des impasses.

Q. Les possédés de Loudun, un peu avant : il y a la surface et puis, de la profondeur sous les rues, monte à travers les égouts quelque chose qui n’arrive pas à se dire…

R. Grande convergence entre les deux sur l’histoire de la folie.  Michel de Certeau remonte à un grand historien du sentiment littéraire Brémond, qui a aussi valorisé la légitimité de différents discours : au sein même de l’Eglise et ailleurs, il n’y a pas qu’une seule façon de dire le sentiment religieux : une pluralité des discours, des modèles, des représentations, des façons d’être. Mais ce qui est de l’ordre des déchets et rebuts est vraiment très intéressant.

Q. La perte, le dessaisissement, cela a à voir avec la rencontre de l’autre : donne-moi à boire.

R. La dynamique de l’interculturel, c ‘est aussi ne pas être en position de surplomb, entrer dans l’art de la conversation.  Que nous nous habituions progressivement à une discussion raisonnable et argumentée, au-delà du “J’aime – je n’aime pas”. Cela suppose des interrogations proportionnées, de l’empathie : qu’est-ce que l’autre est capable de comprendre de ce que je dis ? Peut-on aussi subvertir un mécanisme institutionnel, ainsi le synode sur la famille ? Le pape cherche à donner de la parole.

Q. “Histoire et psychanalyse entre science et fiction.”, livre d’articles inédits parus à la mort de Michel de Certeau. À la fin un article sur la mort de Lacan qui rejoint une archéologie chrétienne. Il y a aussi qqch. sur la discontinuité, quand Lacan tombe sur un échec, détruit l’école qu’il a construite. Dans Tristes Tropiques Lévy-Strauss affirme que les civilisations naissent et meurent comme des bulles à la surface d’un lac. C’est très inquiétant… Dans les groupes Carême, on constate qu’aucun de nos enfants et petits-enfants n’était pratiquant.

R. Il y a rupture dans la transmission, mais au nom de la liberté de conscience, de la liberté de chacun. Pourtant les jeunes sont en demande et ils sont vierges de tout héritage : ils sont en demande et non en hostilité. Les nouvelles spiritualités ne sont pas une fuite du monde, mais un moyen pour mieux s’insérer dans la société.

Un rendez-vous au sommet est prévu en décembre sur le réchauffement climatique : 100 000 personnes attendues à Paris, et les propositions ecclésiales sont égales à zéro. Comment organiser des rassemblements type JMJ – Taizé. Qui peut cristalliser cela ? C’est un changement de paradigme pour les responsables. Voir “Cahier de l’atelier” de  mars, voir Pax Christi (Dominique Lang). Il faut faire monter en puissance une proposition sur Paris, avec une parole forte qui rejoindra une solidarité essentielle. Dit autrement, c’est la spiritualité moderne qui va se jouer au travers de ce rassemblement.  – il pourrait y avoir des productions artistiques, il pourrait y avoir une vingtaine d’églises ouvertes à Paris.

Q. Juifs et traditions : la pluralité comme une libération. Ce n’est pas parce qu’on se situe dans une tradition qu’on n’a pas une parole neuve et originale.

Q. La transmission “ratée”. “Nous avons découvert la liberté de conscience, et eux, ils la vivent”.

R. Revoir le texte du concile “Dignitatis humanae”. On passe d’une pastorale d’encadrement à une pastorale d’engendrement.

Conférence la semaine dernière : “L’ecclésiologie paradoxale” selon Michel de Certeau, à l’EHESS, avec Danièle Hervieu Léger etc.

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