Mini-synode de Saint-Merry. Une fraternité possible.

Repas - Saint-MerryDaniel Duigou propose trois réflexions à partir des échanges qu’a suscité en décembre le questionnaire du pape François au sein de notre communauté de St Merry.

1. Une prise de parole qui fait événement.

Les échanges ont été exceptionnellement nombreux et dans tous les genres : rencontres en groupe, rédactions et synthèses, contributions personnelles, mails, etc.. En tant que « prise de parole », ils constituent un événement, comme fait de société et fait de communauté. Je ne veux pas dire qu’à St Merry nous découvrons la prise de parole ; celle-ci fait même partie de sa culture. Mais des « anciens » me disent que sous cette forme aussi spontanée, heureuse, diverse et libre, avec des questions ultra-sensibles, c’est une première.
Il y a sans doute quatre éléments favorables.

a. D’abord, les nouveaux moyens de communication comme Internet facilitent énormément aujourd’hui ce type de participation. Il y a encore cinquante ans, une telle initiative lancée par un pape n’aurait pas pu prendre une telle dimension (le questionnaire étant sur Internet).

b. Il y a aussi une culture du sondage qui modifie sans que nous nous en rendions compte l’état d’esprit des uns et des autres au point que « dire ce que l’on pense » devient plus facile, ou presque.

c. Mais n’oublions surtout pas que, même si les nouveaux moyens de communication et l’évolution des esprits facilitent aujourd’hui les échanges entre les individus, il a fallu au départ une volonté politique du nouveau pape. Si j’ose dire, cette volonté s’est transmise ; elle est contagieuse, même si elle ne l’est pas pour tout le monde…

d. Et enfin, dernier élément important favorable aux échanges, la forte demande de prises de parole des individus, dans la liberté et le respect des personnes, au sein même de notre communauté. Une soif de « parler », même si les occasions se multiplient dans la société (mais souvent ce sont là des leurres que le politique utilise), la prise de parole étant restée extrêmement rare dans l’Église ; hier, lorsqu’elle se produisait, elle était souvent biaisée ou récupérée – un risque qui cependant demeure aujourd’hui quant à la suite du questionnaire lorsqu’il fera l’objet de synthèses à différents niveaux de la hiérarchie institutionnelle. Une soif de « parler », même si, au sein de la communauté de St Merry en particulier, on a l’habitude d’user et parfois même d’abuser de la parole (l’esprit de mai 68 ?). Une prise de parole ne peut pas être totalement spontanée, surtout au sein d’un groupe, car elle suppose un apprentissage qui participe à l’histoire même du groupe. En 2013, des sujets sensibles comme le mariage gay ont provoqué des oppositions et même des conflits blessant certains d’entre nous. Mais, fort précisément d’une histoire et, plus encore, d’un esprit de foi en la rencontre avec « l’autre » pour faire « corps » (du Christ), la recherche d’une « vérité » d’hommes et de femmes qui dépasse les idéologies sans les nier s’impose de plus en plus comme expression de foi, et praxis pour un nouveau langage de fraternité.

2. Un événement transgressif.

« Prendre » la parole, voilà bien un acte qui porte en lui-même une violence qui bouscule un ordre établi.
La prise de parole d’un individu est de l’ordre d’un tabou au niveau de la société. Celle-ci est organisée de telle sorte que seules les personnes qui ont reçu une habilitation (l’onction) peuvent avoir une voix au chapitre. Dans la famille, c’est (ou c’était) le « père ». Au niveau d’un pays comme le nôtre, c’est le Président de la République (les prises de parole dans les médias par les ministres du gouvernement actuel sont depuis quelques semaines soumises d’une façon très stricte à l’autorisation de Matignon sous la surveillance de l’Élysée).

La prise de parole d’un individu face à un autre individu est aussi une épreuve psychique. Elle suppose de la part du locuteur d’accepter de se confronter à la différence de l’autre qui, inévitablement, rend visible une séparation, voir un fossé, et le plonge dans une solitude.

La décision du pape François de lancer un questionnaire est une transgression par rapport aux coutumes et usages de la papauté. Elle fait suite, d’ailleurs, à une autre transgression, celle du pape précédent, Benoît XVI, qui a renoncé à son mandat. Sans doute est-ce dans une certaine mesure cette transgression du pape François qui autorise le « peuple » à transgresser à son tour en prenant la parole à l’occasion du questionnaire. Et, sans doute aussi, est-ce pour cette raison (la transgression), que, dans le peuple de Dieu, des personnes font tout pour empêcher cette prise de parole qui menace effectivement un « ordre », qui les menace dans leur façon « d’être » et de « penser ».

Cette prise de parole en tant que transgression vient modifier l’image du « père » qui est dans l’inconscient, le « père en tant que celui qui pense “à la place” des autres ». Le déplacement géographique du pape François du Palais du Vatican à la Maison Sainte Marthe n’en prend que d’autant plus de valeur. S’il est « père », c’est alors en tant que celui qui ne pense pas « à la place » des autres mais, au contraire, celui qui la leur donne. Le pape François affirme vouloir remettre la collégialité au cœur du fonctionnement de l’institution. Nous sommes alors dans une transgression positive ; elle détruit (ou déconstruit) l’ordre d’hier non pour détruire mais pour construire un autre « ordre », celui qui permet l’individuation des personnes.

Une autre Église, celle de Vatican II ? Enfin ?

3. Un événement constitutif.

J’utilise le mot constitutif en tant que ce qui fonde et organise. Considérer la prise de parole comme constitutif d’une communauté permet de mieux comprendre ce qu’est l’Eglise (sacrement) pour mieux la vivre aujourd’hui, dans notre siècle.
Je rappelle simplement au passage deux textes clés de la Bible : la tour de Babel et la Pentecôte.
Le premier met en scène des hommes et des femmes qui n’ont pas le droit à la parole ; ils sont assujettis à la parole d’un dictateur qui leur impose un projet complètement fou. Si Dieu intervient, ce n’est pas pour punir mais, au contraire, pour libérer ces esclaves en leur donnant l’accès à la parole.
Dans le second texte, une langue de feu se pose sur chacun des disciples : l’Église naît en ce jour en tant que lieu de parole qui, avec l’Esprit, à la suite de la mort de Jésus mais en dialogue avec le Ressuscité, dit Dieu dans la perspective de construire ensemble la Jérusalem Céleste pour le bonheur de tous les hommes et de toutes les femmes, dans un « déjà » et un « pas encore ».

Dans cette perspective qui suppose un changement radical de mentalité, une rupture existentielle, la prise de parole en tant qu’événement devient un langage universel dans lequel le rite retrouve sa dimension de « parole » qui n’ignore pas la confrontation des idées mais, au contraire, la prend en compte et s’en nourrit pour prendre sens.
En conclusion, au risque d’être naïf — ce que je veux bien revendiquer — je désire souligner l’expression de fraternité dans cette prise de parole à Saint Merry à l’occasion du questionnaire du pape François. L’échange qui est partage, qui a une dimension politique, culturelle, spirituelle et même psychique, et donc qui tient lieu d’engagement dans une pratique (ou praxis) de l’histoire, devient langage du sacrement de l’Eucharistie dans l’aujourd’hui de notre temps (voir Xavier Léon-Dufour, Le partage du pain eucharistique selon le Nouveau Testament, Le Seuil, p. 330 à 342).

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p style= »text-align: right; »>Daniel Duigou

1 Commentaire

  • Très intéressant. Le seul « avertissement préliminaire » que nous avons exprimé et que je ne retrouve pas est que ce questionnaire s’adresse aux chrétiens du monde entier, et que nos agacements sont ceux d’occidentaux. (Non, les jeunes chrétiens de Syrie ou d’Egypte ne vivent pas très majoritairement en concubinage, par exemple…)

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