Mon ami Tzvetan

Esprit encyclopédique et inclassable, homme de dialogue, ennemi de tous les totalitarismes, Tzvetan Todorov est mort le 7 février dernier. Jean Verrier, qui l’a bien connu, lui rend ici hommage.

La dernière fois que je l’ai vu c’était fin octobre. Il y a toujours une première et une dernière fois, dit le poète. Mais c’est beaucoup plus tard que l’on apprend, en un éclair, que ce baiser donné en passant, ce verre pris à la hâte, ce « on se rappelle au téléphone », c’était cela la dernière fois. En un éclair c’est un coup au cœur.

Tzvetan Todorov

Comme mon ami Tzvetan est connu dans le monde entier, un hommage public lui a été rendu à la Bibliothèque Nationale de France. Et moi, qui me croyais un ami privilégié par de nombreuses rencontres échelonnées sur une cinquantaine d’années, je viens de voir et entendre défiler d’autres moi-mêmes tout autant émus, ayant fait une expérience semblable à la mienne. Et pourtant nous sommes tous très différents les uns des autres. Aucune rivalité donc, aucune jalousie, mais le sentiment renforcé d’avoir vraiment eu de la chance de pouvoir lui parler en tête-à-tête de littérature, d’art, de politique, mais aussi de nos rencontres, de nos voyages, du parcours de nos enfants, bref de La Vie commune (Le Seuil, 1995), à la recherche de ce qu’il appelait, en sous-titre d’un essai sur Rousseau, « le frêle bonheur ».

Tzvetan était agnostique, ardent défenseur de L’Esprit des Lumières (Laffont, 2006) il savait cependant que le Bien peut se transformer en Mal, ce qu’il avait illustré en méditant sur « Les Désastres de la guerre » (Goya, à l’ombre des Lumières, Flammarion, 2011). Né en Bulgarie où il a vécu jusqu’à l’âge de 24 ans, il refusait toute pensée unique en quelque domaine que ce soit, il combattait tous les totalitarismes. Imposer la liberté conduit au désastre, hier avec les armées napoléoniennes comme aujourd’hui quand on prétend imposer la démocratie. Dans un grand entretien avec Boris Cyrulnik paru dans Le Monde en janvier dernier il répète que la tentation du Bien est beaucoup plus dangereuse que celle du Mal. Dans les toutes dernières lignes de son avant-dernier livre (Insoumis, Laffont, 2015), où il présente des hommes et des femmes qui ont connu un mal vécu comme extrême  (Etty Hillesum, Nelson Mandela, ou sa grande amie Germaine Tillon), il écrit : « tout se passe comme s’il fallait être expulsé de la vie pour toucher son centre. La douleur extrême engendre alors la pleine libération, de la peur totale naît le courage total. » Mais il conclut: « Un chemin que la plupart d’entre nous, tout en admirant ceux qui s’y engagent, hésitent à emprunter. » Des paroles que je médite en ce temps pascal.

J’ai toujours espéré trouver l’occasion de l’inviter à un débat de L’Homme debout à Saint-Merry. Trop tard ? Tzvetan est un homme de dialogue. Nous nous sommes connus par la littérature et la question de son enseignement. Et comme il défend et illustre une critique « dialogique », l’échange peut se poursuivre à l’infini. Il invite en effet chacun à lire Montaigne, Montesquieu, Rousseau ou Benjamin Constant, mais aussi Wilde, Rilke ou Tsvetaeva, ces Aventuriers de l’absolu (Laffont 2006) « comme s’ils étaient nos contemporains (…) parce qu’ils participent au combat permanent de l’humanité contre la barbarie. » (Mélanges sur l’œuvre de Paul Bénichou, Gallimard, 1995)

Mathis Grünewald (1475 ca – 1528), Crucifixion, Retable d’Issenheim, Musée Unterlinden, Colmar

Tzvetan dialogue avec les peintres comme avec les écrivains. Ces derniers mois, tout en combattant sa maladie il prépare un nouveau livre. «  Comment va ton livre ? – Mon livre va bien, mais moi je ne vais pas bien. » Le Triomphe de l’artiste a paru en février, le mois de sa mort. À travers plusieurs monographies et pour la moitié du livre celle du peintre Malevitch, il réfléchit aux rapports entre l’avant-garde artistique russe et l’avant-garde politique, le choc révolutionnaire de 1917. Les deux révolutions sont d’abord parallèles, mais très vite ce ne sont que persécutions, censures, déportations, exécutions. Où est donc le triomphe de l’artiste ? C’est que sans « les valeurs esthétiques, éthiques, spirituelles produites par ces artistes (ou d’autres sources) (…) l’humanité ne pourrait survivre, naguère comme aujourd’hui. Là réside le triomphe des héros fragiles de notre récit. »

Il y a toujours un début et une fin, mais ce n’est que plus tard, en un éclair, que l’on apprend que ce repas partagé, cette embrassade donnée en passant, ce « on se rappelle au téléphone », c’était cela la dernière fois. Colin Evans, le poète, ajoute : « Souviens-toi que dans ces événements innombrables, le début et la fin cohabitent, et chaque instant est dans le présent de Dieu. »

Tzvetan TODOROV est mort le 7 février dernier. Un hommage lui a été rendu à la BnF le 2 mars. François Milco a publié dans La Vie du 7 février un très bel article sur une visite en sa compagnie au retable de Grünewald à Colmar. 

Jean Verrier

1 Commentaire

  • Merci à Jean Verrier de nous faire approcher son ami Tsvetan Todorov

    Je n’ai pas connu Tzvetan Todorov mais je sais qu’il m’a beaucoup marquée. Je lui suis reconnaissante de ce que j’ai pu découvrir de lui au cours de mes pérégrinations qui ne furent pas que des errances.

    Dans une étude d’Antoine Delzant sur « les pélerins d’Emmaüs », celui-ci se réfère à Tzvetan Todorov à propos de ce que ce dernier appelle récit rituel,  » tout a déjà été annoncé » (récits de la Passion)
    Une question se lève alors : pourquoi? »qu’est-ce que c’est que ce qui est répété : on sait l’évènement Jésus Christ mais ce que l’on ne sait pas c’est ce qu’est reconnaitre l’évènement « ressusciter ».
    S’inspirant toujours de T.Todorov( je reprends les mots d’Antoine Delzant), peut-on dire que la réponse à la question « qu’est-ce que c’est » n’est jamais vraiment atteinte mais conduit à la répétition du récit rituel, et donc à la reprise incessante de l’interrogation.
    Ceci nous conduit à relire les prophètes et toutes les Ecritures (tout ce qui concerne Jésus) Ce que raconte le passage « Les disciples d’Emmaüs ». (je reviens souvent à cette étude d’Antoine)

    Mon second attachement à T.Todorov vient de cette grande oeuvre réalisée avec Abdellawad Meddeb que fut une exposition à la BNF « Le siècle des lumières » Certains s’en souviennent sûrement.

    En troisième lieu, un titre de T.Todorov m’avait attirée : »Nous et les autres » en 1989 (rapport entre le diversité des peuples et l’unité de l’espèce humaine) Sujet d’une toujours brûlante actualité.

    L’étude d’Antoine Delzant se trouve dans un ouvrage intitulé « Narrativité et Théologie dans les récits de la Passion »

    Marie-Thérèse Joudiou

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *