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Mon beau sapin

« Dans l’ambiance morose voire tragique dans laquelle nous baignons, quel événement d’actualité un peu festif pouvait-il nous renvoyer à hier ? Le sapin, évidemment. Mais ce que l’on tient aujourd’hui pour une vieille tradition, largement répandue dans toutes les contrées et grâce à laquelle Noël est ce qu’il est, n’est en fait pas très ancienne... » La chronique d’Alain Cabantous

Dans l’ambiance morose voire tragique dans laquelle nous baignons actuellement, quel événement d’actualité un peu festif pouvait-il nous renvoyer à hier ? Ben le sapin, évidemment. Le sapin, Nordmann ou épicéa, avec lequel la plupart d’entre nous allons cohabiter un bon mois avant qu’il ne devienne franchement importun lorsque qu’il va commencer à sécher sur pied et qu’il faudra s’en débarrasser !

Gusta Klimt, L’arbre de vie (1905-1909), frise du Palais Stoclet, Bruxelles

Ce que l’on tient aujourd’hui pour une vieille tradition, largement répandue dans toutes les contrées et grâce à laquelle Noël est ce qu’il est, n’est en fait pas très ancienne et s’est limitée jusqu’à une période récente à l’espace germanique plutôt luthérien. Sans que Martin Luther en ait été l’initiateur contrairement à une pieuse légende du XIXe siècle. En fait, le sapin comme signe d’une identité protestante s’opposait à la crèche catholique. Pour autant, ne demandez surtout pas que l’on vous fournisse une date précise concernant le choix du sapin comme symbole noëlique. On sait seulement que dès le XIIIe ou le XIVe siècle, sur les murs des maisons ou devant les fenêtres d’Europe centrale, on plaçait du houx, du genévrier, du buis afin de se protéger des sorciers et des démons durant ce temps risqué qui court de l’Avent à l’Épiphanie. Au XVe siècle, dans la représentation des mystères joués durant l’époque de Noël, et en référence à l’arbre de vie de la Genèse, on utilisait un conifère, seul arbre vert disponible du moment, orné d’oublies et d’hosties, pour symboliser la venue du Christ qui effaçait la faute.

L’arbre de vie entouré de deux anges — Médaillon en émail – art mosan — Collégiale Notre-Dame de Huy — vers 1160

C’est aussi à la fin du Moyen-Âge que les communautés de métier et les autorités urbaines, en Alsace ou en Forêt-Noire, plantaient un « mai » d’hiver ou de Noël à l’image des « mais » dressés lors du mois du même nom comme signe de fécondité. À partir du moment où la fête de la Nativité est aussi devenue une fête familiale, le sapin a peu à peu migré dans l’espace domestique. D’abord sous la forme d’ornements de table pour le repas du 25 décembre, ensuite vers la fin du XVIIIe siècle, c’est un arbre entier et décoré qui était soit posé à terre soit, faute de place, suspendu au plafond. On y accrochait alors des friandises, des bougies, des petits morceaux de terre multicolore et des pommes, rouges de préférence. Le tout renvoyant à l’image du Paradis. La légende veut qu’en 1858, faute d’une récolte suffisante dans les Vosges septentrionales, les fruits vinrent à manquer. Les souffleurs de verre de Goetzenbruck réalisèrent des formes semblables. Par la suite, l’entreprise exporta ces boules à travers le monde, jusqu’à 200 000 dans les années 1950.

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Mais c’est surtout à partir de la première moitié du XIXe siècle que s’opéra rapidement la diffusion du sapin de Noël dans toute l’aire de culture germanique avec des marchés spécifiques comme à Vienne. D’ailleurs, c’est bien souvent par l’intermédiaire d’Allemands partis vers l’Angleterre ou la France que la tradition s’implanta plus ou moins vite. Par exemple, Hélène de Mecklembourg, belle-fille de Louis-Philippe, dans les années 1840, fit mettre un sapin à Paris, ce sans grande influence cependant pour la suite. En fait, la plus grande partie de notre pays éprouva longtemps une véritable réticence à l’égard de ce qu’un curé de Pithiviers, Alphonse Chabot, vers 1900 tenait pour une repoussante invention allemande. Plus prosaïque et reflétant les grandes réserves du monde paysan, Pierre-Jakez Hélias tenait pour une aberration la coutume qui consistait à déraciner un arbre pour simplement le poser dans une maison !

C’est donc plutôt après la Seconde Guerre mondiale que l’uniformisation des symboles de Noël entraîna un essor sensible du phénomène et un développement massif de sapinières destinées à cet usage particulier. En outre, grâce aux fabrications synthétiques, les Brésiliens ou les Australiens peuvent, eux aussi, disposer en plein été d’un sapin qui, en outre, ne perd pas ses épines et resservira l’an prochain.

Alors, lorsque, dans les prochains jours, vous allez décorer votre sapin, peut-être sentirez-vous le vent de l’Histoire balancer doucement vos guirlandes lumineuses et vos boules multicolores. Joyeux Noël !

Alain Cabantous

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