N’avons-nous pas tous un seul Père ?

Le plus grand parmi vous
sera votre serviteur.
Qui s’élèvera sera abaissé,
qui s’abaissera sera élevé.


Dimanche, 5 novembre 2017

PREMIÈRE LECTURE (Ml 1, 14b – 2, 2b.8-10)
« Vous vous êtes écartés de la route,
vous avez fait de la Loi une occasion de chute »
PSAUME (Ps 130 (131), 1, 2, 3)
Garde mon âme dans la paix
près de toi, Seigneur.
DEUXIÈME LECTURE (1 Th 2, 7b-9.13)
« Nous aurions voulu vous donner
non seulement l’Évangile de Dieu,
mais même nos propres vies »
ÉVANGILE (Mt 23, 1-12)
« Ils disent et ne font pas »

Vous n’avez qu’un seul Père (Matthieu, 23, 1-12)

Ce texte de Matthieu est presque trop connu,
mais le comparer avec celui de Malachie
( fin du chapitre 1, et début du chapitre 2), de 5 siècles auparavant,
permet de voir sur quel chemin Jésus nous entraîne.

Tous deux vitupèrent les méchants en partant de constats similaires,
mais si le mot père est commun aux deux,
il ne sonne pas chez lui comme il résonnera chez Jésus.

Malachie, indigné, ne cesse de rappeler son groupe au respect
de « l’Alliance de nos pères » (pères ici au pluriel) :
un argument de poids dans cette société tribale, patriarcale,
androcentrée, fondée sur des généalogies ou des rites d’appartenance ;

ou encore lorsqu’il interpelle des juges
qui sont partiaux et des prêtres qui méprisent les petits :
c’est une honte puisque nous descendons tous de notre père Adam !

C’est un sens très probable de sa phrase :
« N’avons-nous pas tous un seul père ? » ( père ici avec une minuscule) ;

et enfin, juste avant notre texte,
quand Dieu maudit ceux qui se prêtent à des simulacres légaux de divorce
imposé à une femme victime : maris, prêtres et juges sont « infidèles»
à l’alliance que lui, Dieu, avait garantie en tant que témoin de poids,
lui « le Seigneur de l’univers », le Père par excellence qui « nous a tous créés »,
d’où également la phrase « N’avons-nous pas tous un seul Père ? »
où Père pourrait cette fois avoir sa majuscule.

On voit que ce terme de père employé ainsi au niveau de la famille,
de la société ou de l’Univers, signifie le plus souvent un géniteur ou un créateur,
un chef ou un roi, ce qui impliquait en général un certain mode de relation.

Si bien des prophètes brandissent contre les coupables la colère de leur(s) P/père (s),
Jésus refuse radicalement ce système et choisit comme motivation positive :
« car vous êtes tous frères » (v. 8). Cela peut nous sembler de l’eau tiède
après tant d’homélies introduites par «mes chers frères »… mais à son époque,
c’était assez nouveau et il va monter l’intensité de cet argument au maximum.

Sa cible initiale était l’envie de se faire reconnaître, soi,
par un titre honorifique, mais il l’élargit.
Avec ce seul mot « frères », si lourd de sens,
il fait comprendre la délicatesse qui existe entre gens qui s’aiment :
on s’interdit de blesser par égoïsme.

Mieux, dans ce royaume fraternel, chacun peut être reconnu comme un aidant :
c’est par n’importe quel autre qu’on peut être guidé ou se sentir guidé,
ou demander à être enseigné…

Ajoutons que Matthieu a bien précisé au début que Jésus s’adresse à ses disciples
et «  aux foules » (au pluriel) (v. 1) : donc, lorsqu’il dit «  tous, vous êtes frères »,
il ne s’adresse plus à un groupe sélectif, mais à l’humanité entière.

C’est pour elle qu’il complète ce premier point par  par une défense,
encore plus provocante à son époque qu’à la nôtre :
« Et ne nommez pas père votre père sur la terre,
car un seul est votre père, celui qui est aux cieux » (v. 9).

Là, il remet radicalement en question l’instance intangible
qu’est autour de lui le père terrestre.
On le voit de même modifier les droits maternels et paternels vis-à- vis de l’enfant,
ou les droits masculins vis-à- vis des femmes.

Soyons sûrs aussi que, comme toujours chez lui,
le masculin de généralité tient compte du féminin autant que du masculin.
Père, c’est mère aussi ; frères, c’est sœurs aussi.
Ainsi débarrasse-t- il les liens familiaux d’habitudes mentales sclérosantes,
pour leur redonner vie et souplesse.

On sait bien que les places respectives des parents
et des enfants évoluent pendant leur vie.
Qu’un enfant sache que ses parents sont limités
et ont été enfants eux aussi, fait grandir l’enfant.
Ne pas cacher cela à ses enfants, fait grandir parents et enfants.
Savoir que tous ont à s’enfanter et croître sans cesse, fait grandir chacun.
Ainsi leurs relations changent-elles pour le meilleur.
Elles changent a fortiori pour des croyants
qui ont (aussi) à naître « d’en haut » (Jn. 3, 3 et 7).

Dans le royaume de Dieu, ce n’est pas comme sur le livret d’état civil :
parents et enfants prennent peu à peu conscience
avec émotion qu’ils sont frères, car vraiment enfants du même Père,
et ils se respectent aussi pour cela.

Jésus n’indique pas que Dieu doit subir des phases d’adoption progressive ( !)
pour devenir Père de tous : c’est un fait inconditionnel dès le début de chaque vie.
Il indique néanmoins une manière d’être
pour que chacun de nous s’approprie ce droit en vérité.

Il ne s’agit pas de « s’humilier » (cf. v. 12) tous, absurdement,
mais de pratiquer une méthode valable, à savoir :
« Le plus grand d’entre vous sera votre serviteur » (v.11).
Pas esclave, mais serviteur,
terme en fait positif car il se réfère à un homme libre
qui a passé une sorte d’alliance avec un autre pour un bien mutuel.

Et il précise qui on servira : Dieu ? Non car il dit :
« Le plus grand d’entre vous sera votre serviteur »,
(littéralement) : « le serviteur de vous ».
Pas le serviteur de Dieu donc, comme on aurait pu le croire,
mais de ceux qui composent ces « foules » de frères. Sans sélection.

Il ne s’agit même pas de « grandeur d’âme » chrétienne, mais de valeurs universelles.
Vivre, en vue du bonheur de chacun,
cet esprit fraternel est la seule façon au monde d’attester de notre Père à tous.

Jésus ouvre les frontières d’un groupe sélectif
qui prierait un Dieu créateur, législateur,
et dirait Père surtout en ce sens.
Sa Bonne nouvelle à lui est que ce Père peut s’appeler Papa…

Nos deux textes d’aujourd’hui s’entrecroisent :
le mot Dieu, présent chez Malachie, disparaît dans l’évangile
tandis qu’y saute aux yeux le mot frères qui était absent chez Malachie.

Cela s’explique tout simplement parce que Jésus nous enseigne
que Dieu est réellement un père, notre vrai Père.
Notre relation avec lui est plutôt celle d’enfants que de sujets,
d’où le seul nom, Père, qui lui est donné :
il est au centre du texte comme au cœur de ceux
dont il révèle soudain l’identité de frères ;
il est gravé dans notre cœur.

Depuis, Père et frères sont des mots indissociables.
Des mots qui poussent en avant.
Car à partir de ce fait spirituel,
Jésus nous entraîne également très loin dans sa réflexion,
qui embrasse la société toute entière jusqu’à sa cellule la plus petite :
il nous invite à agir sur notre relationnel dans un renouvellement fraternel,
libérateur, et plus que jamais source de vie.
Et ce sujet, je laisse Jean-François vous en parler.

Marguerite Champeaux-Rousselot

 

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