Michel Ange. Le tourment de saint Antoine. 1487

N’ayez pas peur ! (1/3) Représenter la peur dans l’art

L’injonction se retrouverait 365 fois dans la Bible. Une lecture méditative pour chaque jour ? Le temps du coronavirus durera moins, on peut l’espérer ! Mais, c’est une occasion de s’interroger : comment les artistes, notamment les peintres, ont-ils abordé la peur ? Depuis des siècles, cette émotion est un objet esthétique. Pour quoi faire ? Trois grands dossiers pleins d’images.

Parmi les 365 citations bibliques, il y a bien sûr Marc 6-45 « Confiance ! C’est moi ; n’ayez pas peur ! » et Jean 6-19 « C’est moi. N’ayez plus peur. »

Il y a surtout l’appel lancé par Jean-Paul II, le 22 octobre 1978 lors de son intronisation, repris par des millions de personnes en oubliant le reste de la phrase : « N’ayez pas peur d’accueillir le Christ et d’accepter son pouvoir ! ».

Cette injonction a eu un succès médiatique planétaire et a connu une laïcisation après les attentats du 11 janvier 2015 : « Même pas peur.»

La mécanique de la peur et l’objet esthétique

Petit rappel : la peur est un mécanisme de défense  face à un danger, réel ou non. C’est une émotion d’anticipation qui permet d’assurer la survie dans des environnements les plus divers. Elle informe le corps de multiples manières et provient soit de stimulus externes (les chiens, les serpents, etc.) soitde mécanismes internes, souvent liés à une émotion négative (le stress, un souvenir ancien, etc.). Les animaux connaissent aussi la peur.

Il existe deux circuits dans notre cerveau : le court, immédiat, qui produit le saisissement ou la fuite, le long qui suscite la réflexion pour réagir le mieux possible.

La peur, l’effroi, l’angoisse et tout ce qui mine à l’époque du coronavirus constituent dans le champ de l’art une sorte de mer bouillonnante animée par la question de la mort.

L’art s’est saisi des épidémies et des guerres, il le fera avec le Covit19.

Mais, fondamentalement,  il intègre un paradoxe : il peut faire naître du plaisir à contempler ce que nous devrions regarder avec frayeur dans la réalité. « Il n’est point de serpent ni de monstre odieux, Qui par l’art imité ne puisse plaire aux yeux » dit Boileau dans son Art poétique (Chant III). Entre représentation et réalité, les limites peuvent aussi se brouiller.

Pieter Bruegel l’Ancien. Le triomphe de la mort. Détail

Confronté à une œuvre d’art, fasciné par elle, l’individu peut explorer les limites de sa résistance à la peur, mais aussi la connaître, la domestiquer, l’exorciser. C’est la fonction de bien des contes pour enfants qui, à force d’être racontés, leur permettent d’affronter d’autres situations. L’art qu’il soit peinture, sculpture, sonore, cinéma et maintenant jeu vidéo joue sur ces mécanismes. Le marché les connaît bien et les utilise.

Alfred Hitchcock. Psychose. 1960 Extrait

Le cinéma est un des arts où  la peur s’exprime le mieux, car il joue sur le circuit mental court, aidé par la musique. Les films à suspens d’Hitchcock, grand artiste qui a même bénéficié d’une exposition à Beaubourg et dont la peur a influencé  toute la vie et la carrière, ont connu un immense succès depuis The Lodger (film muet -1927) jusqu’à son chef d’œuvre Psychose (1960). Le cinéma d’épouvante est très populaire et amplifie cette veine : il met le spectateur dans la position de la victime, le summum étant Scream où un crime a lieu dans un cinéma. On paye un ticket pour avoir peur en regardant un film, comme on montedans les trains fantômes de fêtes foraines.

Bref, l’art a une fonction cathartique soit pour le spectateur/ auditeur soit pour l’artiste lui-même, car en rejouant la peur par l’écrit, la peinture ou tout autre médium, il la met à distance.

Quels que soient les médiums, les œuvres construites sur la peur ne peuvent être abordées seulement sous l’angle des qualités de création ou de réception individuelle, car elles ont des usages sociaux et politiques : la conversion des fidèles, la formation d’une communauté (cf. la propagande), l’adhésion à des valeurs. Les arts de la peur ne sont pas « gratuits ». L’Église comme les pouvoirs ont utilisé des images de la peur. Les artistes ont donc eu de multiples raisons de la représenter.

Le Caravage Le sacrifice d’Isaac. 1603

La peinture est une forêt où les arbres de la peur sont d’une incroyable diversité. Certains sont fascinants et sont devenus de tels chefs d’œuvre de l’humanité qu’ils ont été réinterprétés des siècles plus tard ou ont permis d’introduire des peurs du temps, la citation des œuvres de Goya dans la bad painting du XXIe, ou la figure des champignons nucléaires à la place des épidémies en sont des exemples. La peur se transmet et se renouvelle en art.

La peur dans l’art religieux : convertir, exhorter, moraliser

L’art religieux a largement utilisé la veine de la peur. Les institutions ayant les moyens passaient commande d’images incitant à la conversion ou illustrant les textes. À l’origine de cet usage de l’émotion humaine : la peur de la mort, la menace de l’enfer, l’injonction à une conduite morale, la mise en modèle de saintes et saints qui avaient affronté la peur selon des registres très différents.

Les peintures de jugement dernier. Font-elles encore peur ?

 Elles sont très nombreuses. Impossible de les passer toutes en revue. Une des plus célèbres  toiles, celle de Jérôme Bosch est peu commune et difficile d’interprétation. C’est, en fait, un tableau moral qui traite de manière dramatique des châtiments qui attendent ceux qui succombent aux sept péchés capitaux, c’est surtout le témoignage des temps troublés et violents du moment (1504).

Gemäldegalerie der Akademie der bildenden Künste Bosch & Kantor. 2019

Maxim Kantor en a fait autre lecture lorsqu’il a été invité à interpréter l’œuvre en 2019 à Vienne, à côté de l’original. Dans la toile analysée par Voir et Dire , aucun des personnages n’a peur. Le Jugement dernier y est intérieur et quotidien.

En revanche, Michel Ange a incrusté un visage bien connu de la peur, dans le cadre des quatre-cents personnages du mur central de la chapelle Sixtine (1508-1511), alors que le plafond a comme thème le salut de l’humanité et illustre la Genèse, programme imposé à l’artiste par l’impatient pape Jules II.

Michel Ange. Chapelle Sixtine. Détail

Les saints et la peur : des actes de résistance

Les tableaux de saints face à la souffrance et au martyre sont légion. Saint Antoine est un personnage qui a beaucoup attiré les artistes. On connaît essentiellement les interprétations des affres de saint Antoine dans ses combats contre les démons, par ce que nous décrit Jacques de Voragine (1225-1298) dans La légende dorée. Le saint luttant contre « l’esprit de fornication » a été un sujet maintes fois abordé en peinture notamment à la période romantique. Dans ses combats, il a été plusieurs fois laissé pour mort, mais sa ferveur lui a permis de prendre le dessus. « Où étiez-vous bon Jésus ? Où étiez-vous ? Que n’étiez-vous ici dès le commencement pour me prêter secours  et me guérir de mes blessures ! ». Le Seigneur lui répondit : « Antoine, j’étais ici, mais te regardais combattre ; or maintenant que tu as lutté avec vigueur, je rendrai ton nom célèbre dans tous l’univers. »

Il est un tableau triplement exceptionnel, « Le tourment de saint Antoine », peint par Michel Ange (1475-1488) dans son atelier d’apprenti : il avait, semble-t-il, treize ans ! En 2020, la construction de l’œuvre en ce temps de virus est encore plus originale et évocatrice : les multiples démons hurlants s’accrochent à lui de manière circulaire, comme les images d’un virus. Enfin, à la différence d’autres peintures de ce saint, son visage n’est pas ici terrorisé du tout. Michel Ange insiste sur le résultat anticipé du combat.

La différence est notoire avec l’interprétation (qui n’est pas une commande) qu’en a faite Dali en 1946. Ce tableau surréaliste conjugue et oppose religion et érotisme, charnel et spirituel, et reprend bien des symboles (le cheval de la jeunesse, l’éléphant de la sagesse, les symboles phalliques, etc.) qu’il utilise dans bien d’autres œuvres : le  saint nu dans le désert lutte et réussit à arrêter la caravane des démons.

Dali. La tentation de saint Antoine. 1946

Le tutoiement de la mort : autres discours sur la mort, autre figure.

Du XIIIe au XVIe siècle, se développent les thèmes macabres dans les représentations. Les « Dits (rencontres) des trois morts et des trois vifs » sont des fresques ou des miniatures mettant en scène de jeunes gens rencontrant des morts-vivants qui leur parlent : « nous avons été ce que vous êtes, vous serez ce que nous sommes » ; ils sont différents, sur le principe, des danses macabres.  Dans les premiers, les macchabées  invitent à faire acte de contrition, les personnes représentées étant souvent des nobles partant à la chasse. Dans les secondes, l’heure a sonné ; la mort mène une farandole entrainant tout le monde, du pape aux mendiants. Tous sont égaux devant elle.

Le dict des trois morts et des trois vifs de l’église de La Ferté-Loupière (Yonne). Fin XVIe

 Les fresques ou tableaux peuvent avoir  des inscriptions où la mort s’adresse à la victime, sur le ton de la satire ou du sarcasme, l’autre de lui répondre sur le ton de la supplique et de la pitié.

Bernt Notke. Danse macabre. Saint-Nicolas.Tallin fin XVe

La grande épidémie de peste du XIVe en Europe décima entre 30 et 50% de la population entre  1347 et 1352 et ses effets amplifièrent la récession du début de ce siècle. La peur, l’angoisse  aggravèrent les réactions sociales  (fuite, agressivité)  et les changements de comportements moraux, à la fois retour à la religion et à la superstition (les danses maniaques, type dans de saint Guy). Du côté de la culture, jusqu’en 1350, on n’a pas su représenter la mort comme personnage, les rares représentations de cette époque lui donnent l’aspect d’un monstre velu et griffu, à ailes de chauve-souris. Elle perd ses références chrétiennes dans son lien au péché et au salut. Elle devient autonome, monte à cheval, utilise une grande faux et frappe en masse. Au XVe, naît une littérature sur le bien mourir et avec Hans Balung (1484-1545), apparaissent les premières figures de vanité, la mort squelette laissant la place à des objets symboliques, mais Le triomphe de la mort de Pieter Brueghel l’Ancien datant de 1562 est une allégorie mettant en scène directement diverses formes relatives à la mort : crime, exécution, maladie, combat, suicide.

Cette grande peste demeura et reste encore dans la mémoire collective des représentations, comme en témoigne le cinéma (Le Septième sceau, des séries), mais aussi la peinture.

Louis Duveau. La peste d’Elliant .1849

Les Vanités : de l’élégance codée à la violence abjecte

Les Vanités ont comme fonction de placer l’homme face à sa condition de mortel. Vous aimez probablement celles du XVIe siècle, du Caravage et surtout des maîtres hollandais comme Frantz Hals ou encore Philippe de Champaigne : des natures mortes, auxquelles elles sont fortement liées, ou des scènes religieuses, avec des éléments symbolisant la brièveté de la vie : un crâne certes, mais aussi des papillons (au temps de vie très brève), un fruit épluché, une fleur fanée, un verre renversé, un instrument de musique dont il manque une corde, etc. Des délices pour les amateurs de tableaux qui peuvent exercer leur attention. La peur brutale est bien loin. Ci-contre : Vase de fleurs avec un papillon, début du XVIIe siècle, attribué à Ambrosius Bosschaert l’Ancien.

Les Vanités du XVIIe se singularisaient moins par les codes attachés à chacun des objets peints que comme ensemble invitant à prendre du recul par rapport aux plaisirs terrestres. Les tableaux  incitent à une vie juste et bonne. Plus brutales et directes, les Vanités des XXe et XXIe siècles peuvent être des sculptures, photos ou installations et semblent réduire la réflexion à la seule mort de l’homme ou cherchent plutôt à nous faire réagir en nous projetant des crânes à la figure, à dénoncer la mort, très souvent dans l’extrême violence.

Damien Hirst.For the love of God. 2007 (et l’artiste)

Ces œuvres pénibles attirent pourtant le regard. Les frères Chapman offrent même des installations qui relèvent explicitement de l’art abject. Crâne, asticots, mouches et araignées velues ou qui personnalisent la migraine, composent une œuvre de Jack et Dino Chapman sur un crâne d’un Frankenstein pourrissant. « La corruption absolue, c’est la mort » affirme le cynique Damien Hirst qui a poussé la vanité jusqu’à faire un crâne serti de 8600 diamants estimé à 100 millions d’euros « For the love of God » exposé au Rijkmuseum d’Amsterdam en 2008 pour lequel le musée a même fait un site internet ! Le message est clair et provocateur : la puissance de l’argent bute et perd face à la mort. (Poursuivre sur Voir et Dire ). Les artistes contemporains sont des dénonciateurs plus que des moralistes.

N’ayez pas peur… Un projet pour Saint-Merry en 2020 ?

Alors que démarrait la crise sanitaire de coronavirus en Chine, un artiste, RERO, a fait parvenir un projet dans le cadre de l’appel à projets artistiques 2020-2021. Il n’a pas encore été examiné par l’instance de décision de Saint-Merry, le Collège des arts visuels, mais cette idée de l’artiste qui a inauguré l’expérience d’installations sur le Socle juste à l’extérieur de l’église, « LOADING » (Lire  Voir et Dire)  peut susciter l’attention.

RERO. N’ayez pas peur. Projet pour Saint-Merry. 2020

La technique est simple : un filet suspendu au milieu de la nef ou à la croisée du transept ; on y accroche des lettres en Verdana barré, qui est la marque distinctive de l’artiste. Verdana est la police la plus utilisée dans le monde donc la plus familière à nos yeux. Paradoxalement, le mode opératoire du trait barré attire l’attention, le texte est mieux lu, il fait image mentale.

Généralement, l’artiste plein d’humour propose, avec ses œuvres, une vision acerbe de l’attachement de nos sociétés aux réseaux sociaux ou à la consommation de masse. Pour Saint-Merry, il engage un dialogue de spiritualité, compréhensible pour les Français, croyants ou pas. À suivre. En tout cas l’œuvre est d’actualité !

Jean Deuzèmes

Prochain article : N’ayez pas  peur ! La peur de Goya à Kris Martin

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.